L'île aux moutons - Ch. 17 : L'aurore

Publié le par l.ile.aux.moutons.over-blog.com

L’aurore

 

I

 

            La maison des Fraser à Rippack avait lentement changé d’aspect intérieur. À son arrivée, Anna avait laissé la décoration de la maison familiale telle qu’elle l’avait trouvée et telle que l’avait laissée Patrick avant elle qui, lui-même avait gardé les objets de son père à leur place. Mais avec le temps elle était revenu sur sa décision de tout laisser en l’état. Après tout elle n’avait pas l’intention de trépasser prochainement et lentement elle imprima sa marque de femme dans la décoration. Cela trancha avec l’austérité de son neveu Patrick, et à chaque fois que Jim se présentait, il remarquait que tel objet avait changé de place ou que tel autre n’était pas présent la fois précédente. Cela faisait toujours plaisir à Anna qui avait maintenant l’habitude de recevoir son voisin et nouvel ami pour le thé quotidiennement.

            La perte de Murdoch quelques semaines auparavant l’avait profondément touchée. La consolation et la présence de Jim aussi. Elle s’était sentie, à ce moment, irrésistiblement attirée par l’île de son enfance. Elle n’avait aucune explication rationnelle, elle savait juste qu’elle devait y aller, qu‘elle voulait y aller. D’aucuns auraient pu y voir un instinct tel que le manifestent certains animaux qui se rendent dans une sorte d’endroit sacré, sentant la mort arriver mais, ce n’était pas le cas d’Anna qui, même si elle était plus proche de la fin que du début, avait bien l’intention de profiter encore quelques temps de ce lieu qu’elle avait retrouvé. Elle songeait encore de temps en temps à Henry à qui elle devait beaucoup et qui lui manquait beaucoup. Ce qui la surprit le plus, c’est la facilité avec laquelle elle arriva à se passer des commodités de la ville, elle savait qu’elle était à présent à sa place.

            Harry Stevenson, Lance Dewey et sa compagne Mégane débarquèrent le mercredi à Fair Isle. Harry avait trouvé un bed and breakfast sympathique qui disposait de deux chambres confortables, quelque part dans le nord de l’île. Il avait pris l’habitude de se fier à son instinct depuis quelques temps. Il commençait à sentir que rien de se qui se passait n’était du au hasard. Ils trouvèrent les chambres charmantes, chaleureuses et décorées avec goût. « Quelque chose de très raffiné ici, si loin de tout » se dit Mégane. Le couple avait choisi sa chambre en premier et Harry prit celle qui restait. L’endroit leur plaisait énormément à tous les trois et en plus, ils avaient été accueillis presque à bras ouverts par les propriétaires. Une façon de recevoir typiquement écossaise.

            Kurt et Pauline, après avoir confortablement installés ceux qui étaient encore à ce moment-là des clients, convièrent leurs nouveaux arrivants à un petit cocktail de bienvenue au bar, dans la maison principale. Tous se sentaient à l’aise et heureux d’être là.

            Les Ecossais ne faillirent pas à la tradition du whisky de toutes façons il n’y avait pas grand-chose d’autre. Harry fut, pour le moins, impressionné par le choix proposé.

 

- Alors, bienvenue à Fair Isle. Lança Pauline.

 

            Après la première gorgée, Kurt n’ayant jamais perdu l’habitude germanique de parler sans détour posa la question qui lui brûlait les lèvres.

 

- Que venez-vous faire ici? Demanda-il avec le sourire.

 

            Pauline lui donna un coup de coude. Harry sourit.

 

- Non laissez ma chère, ce n’est rien. Nous sommes déjà âgés, voyez-vous, nous venons…nous ressourcer. Répondit Lance avec une lumière diffuse dans le regard comme s’il savait que c’était peut-être son ultime voyage.

- Vous ressourcer? Vous êtes à la bonne adresse alors. Air pur, vivifiant, et une atmosphère incomparable, j’espère que vous vous plairez ici. Conclu Kurt en levant son verre pour sceller le bon sort.

 

            Personne ne s’attendait à ce que cette petite réunion soit perturbée par l’arrivée d’Alex et Thomas qui débarquèrent à leur tour. Le soir venu, ils avaient posé le pied sur l’île après avoir pris le dernier vol. Comme personne ne s’attendait à les voir, ils avaient fait tout le chemin à pieds jusqu’au cottage. Cela n’avait été, pour les deux jeunes hommes, que du menu fretin, une promenade de quelques kilomètres, même avec tout le barda sur les épaules, ne les effrayaient aucunement.

            Ne connaissant pas les habitudes insulaires et soucieux de respecter une certaine politesse, ils frappèrent et attendirent qu’on leur ouvre.

 

- Mais qu’est ce que vous faites là, vous deux? Demanda Kurt, surpris.

- Ah oui, j’avais complètement oublié! Pauline était catastrophée en voyant les deux amis, elle avait simplement omis d‘en toucher un mot à son homme.

- Mais, nous n’avons plus de chambres les amis.

- Tu nous autorises à planter notre canadienne sur ton beau terrain? Interrogea Alex sûr de la réponse.

- Bien entendu. J’espère pour vous que vous avez de grands piquets parce que quand ça se met à souffler ici, il y a de quoi s’envoler en tenant un petit cerf-volant.

- Un cerf-volant? Je ne savais pas que les Allemands avaient un petit côté marseillais. Dit Thomas en riant.

- Mais au fait, sans indiscrétion…

- …Pourquoi sommes nous là? Dans le cadre des manifestations bizarres…

- Hum!

 

            Kurt interrompit Thomas, il n’avait aucune envie que les clients entendent qu’il se passe des choses étranges dans la maison ou sur l’île, il ne fallait pas les faire fuir, à peine arrivés.

 

- Faites un peu attention, il y a des gens qui sont arrivés, tout ça ne les regarde pas. Kurt parlait aussi discrètement que possible mais Harry l’observait et se doutait déjà de quelque chose.

- Mais nous pouvons au moins parler de la rune? Ça n’a rien d’étrange…une rune.

 

            Thomas tentait de se faire aussi discret que possible en parlant à voix basse à son tour et Kurt accepta en invitant les deux scientifiques au bar. Chacun se salua en se présentant par son prénom.

 

- C’est vrai qu’on est au pays des runes ici. Lança Harry.

- Pourquoi dites-vous cela? Demanda Alex.

- Oh, vous n’êtes pas Écossais vous, n’est ce pas?

- Non, je suis Anglais!

- …Envahisseur!

 

            S’il y a une chose dont on ne peut douter c’est du sens de l’humour Britannique et surtout du sens de l’autodérision des Anglais.

 

- Je vous l’accorde. Conclut Alex avec un sourire que lui rendit Harry avant de reprendre la conversation là où il l‘avait laissée.

- J’ai conservé chez moi de vieux vêtements de mon enfance qui avaient été tricotés par ma tante Rose. Dernièrement je les ai repris en mains pour les observer. Ma tante Rose m’avait dit un soir, alors que je lui demandait qui lui avait appris à tricoter si bien, que c’était une dame qui venait d’une île mais, elle ne savait plus vraiment laquelle. Avez-vous déjà observé le point de tricot particulier qui fait la spécificité de cette île? Quand on regarde un pull ou un gilet on dirait un alignement de signes runiques.

- J’ignorais cela. Dit Alex intéressé.

- Et saviez-vous que cette île était norvégienne pendant près de six siècles? Connaissez-vous la signification de son nom : Fair Isle?

- Je dirais bêtement qu’il s’agit de loyauté ou quelque chose du genre.

- Non, dans ce cas précis, le mot Fair vient du vieux norrois : Frjoey qui veut dire : île aux moutons. C’est d’ailleurs le même sens que Féroé du nom de l’archipel qui n’est pas très loin d’ici en allant vers l’Islande. Toute cette partie du globe est imprégnée de culture viking.

 

            Thomas demanda à voir une production locale et se rendit compte qu’il y avait du vrai dans ce que disait Harry.

 

- Vous êtes un spécialiste de la question? Interrogea Thomas.

- Non, je suis médecin…en retraite. Tout comme mes amis ici présents.

- Mais vous vous intéressez de près à la question? Relança Alex.

- J’ai reçu un cadeau d’une amie, il y a fort longtemps.

 

            Harry sortit la rune de sa petite boite pour la montrer. Pauline et Thomas se regardèrent, un petit sourire aux lèvres. Harry à son tour remarqua et sourit également. Thomas regarda avec de plus en plus d’insistance la pierre et se rappela en quelques secondes où il l’avait déjà vu. La même. Strictement. Il se tourna vers son compagnon Alex et lui fit un clin d’œil pour l’attirer à l’écart.

 

- Qu’est-ce qu’il y a? Demanda Alex en murmurant.

- Regarde bien ce qui va se passer…

 

            Thomas saisit son portable et envoya un message via Internet à un de ses amis internaute comme s’il était sur un des forums qu’il avait l’habitude de fréquenter. Il frappa son message et l’envoya : « avez-vous trouvé le sens de Dagaz? » Quelques secondes plus tard une sonnerie se fit entendre au cottage. Harry glissa sa main dans la poche et en sortit son portable à son tour.

 

- Tiens, qu’est-ce qu’il me veut?…Alors ça! Harry se tourna vers Lance en lui montrant le message. Il ne comprit pas davantage.

            Le jeune français s’avança doucement, le sourire aux lèvres, le portable à la main et dit : « Bonjour shetlandoc084 » Harry écarquilla les yeux : « tomtrotter9? » demanda-t-il. Thomas hocha de la tête.

 

- Alors ça c’est quand même le summum!

 

            La petite coïncidence fit sourire tous ceux présents. Chacun y allant de son commentaire. C’est à cet instant que Mégane intervint pour inviter Harry à raconter toute l’histoire. Ce dernier acquiesça.

 

- …après cette fameuse soirée en 1965, plus rien n’a jamais été pareil à mes yeux. Soudain, toutes mes ambitions me paraissaient futiles, puériles même et je pris la décision de m’installer à Lerwick où j’ai exercé la médecine toute ma vie. Après avoir retrouvé Lance et Mégane et les avoir persuadés de venir me rejoindre, je sentais qu’il allait se préparer quelque chose suite à la visite de Patrick qui était venu consulter à cause de ses problèmes qu’il prenait pour des hallucinations auditives alors que ça n’en n’étaient pas.

- Oui nous savons cela. Confirma Kurt.

- Au cours des semaines qui suivirent, j’ai reçu une visite, une visite pour le moins inattendue. Myriam est venue frapper à ma porte et c’est elle qui m’a demandé de me rendre ici sur cette île, enfin d‘une certaine façon...

- Qui est cette Myriam? Interrogea Kurt.

- C’est une très longue histoire. C’est quelqu’un de très important pour nous, mais je vous en parlerai un autre jour. Outre le fait qu’elle avait l’air d’aller très bien, je sais que c’est difficile à croire mais, elle semblait n’avoir pas vieillie d’une ride, elle était exactement la même que ce soir-là…C’est curieux, je n’y avait prêté aucune attention jusqu’à maintenant, en tous cas elle m’a dit de trouver l’endroit et de m’y rendre, sans me dire pourquoi, mais elle m’a dit que c’était pour le 18 octobre.

- Mais c’est demain ça! Intervint Pauline.

- Oui c’est demain mademoiselle et je n’ai pas retrouvé la dame…

- Quelle dame? Demanda Kurt.

- Ce soir-là, il y avait encore Henry et l’oncle de Mégane qui sont décédés tous les deux. Puis, la dame qui se faisait appeler Anna.

- Anna? Vous voulez parler d’Anna Fraser?

- Je ne connais que son prénom, je suis désolé.

- C’est la tante de Patrick. Confirma Pauline. Elle est native de l’île mais elle a passé toute sa vie à Inverness.

- Je ne savais pas qu’Andrew avait une sœur. Elle était docteur? Une historienne? Demanda encore Harry.

- Oui je crois qu’elle a enseigné à Édimbourg. Dit Kurt.

- Alors c’est incroyable! C’est donc que nous avons rendez-vous ici! ICI! Harry regarda ses compagnons, jusqu’à présent il ne croyait qu’à demi-mot à tout ça. C’était si irréel à certains égards, mais tout était vrai. Et où est-elle cette tante?

- Elle habite la maison des Fraser à Rippack.

- Elle est donc ici, c’est incroyable, tout avait été décidé et calculé d’avance. Conclut Stevenson.

- Oui mais, cette Myriam, où est-elle à présent? Demanda Kurt.

 

            Mégane prit la parole pour raconter comment son oncle l’avait incité à prendre part à la cérémonie. Elle avait plusieurs fois participé aux réunions et, remarqua que Myriam n’y assistait pas toujours, en fait elle n’était là que lorsque de nouveaux membres devaient être admis à l’initiation. Elle avait été présente la première fois que Mégane fut admise au sein du cercle et elle avait été à nouveau là lorsque Lance et Harry y avaient été admis à leur tour. L’oncle de Mégane savait que Myriam avait remis la rune à Harry et il expliqua à sa nièce que cela signifiait qu’elle l’avait choisi pour ses capacités exceptionnelles, capacités dont elle put mesurer l’étendue pendant la cérémonie elle-même.

            Harry confirma que lors de la visite récente de Myriam, celle-ci lui fit ses adieux et lui affirma qu’aucune cérémonie ne pourrait avoir lieu sans lui et qu’il était temps qu’il procède à une initiation afin d’assurer la transmission.

 

II

 

            Le lendemain après-midi, Kurt prit son pick-up pour se rendre chez Anna Fraser. Harry et ses compagnons étaient sûrs qu’il s’agissait de la bonne personne mais dans le doute et afin d’éviter toute déconvenue, Kurt proposa d’aller simplement l’inviter à prendre un thé au cottage.

            Lorsque le gros véhicule s’arrêta près du croft de Rippack, elle venait de sortir pour aller faire une petite promenade. Kurt ouvrit la portière en appelant Anna. Il serait arrivé deux minutes plus tard, il aurait pu faire demi-tour et rentrer seul. Elle accepta tout de suite l’invitation, d’autant qu’elle ne connaissait pas sa maison dont elle avait entendu parlé. Notamment de la qualité des travaux de restauration.

            Malgré son âge, elle n’eut aucun mal à se hisser à la place passager. Kurt s’en félicita, il avait hésité à venir l’aider craignant de la vexer ou craignant de passer pour un rustre s’il n’avait pas proposé une aide évidemment nécessaire et il se mirent en route. C’était la première fois depuis son retour qu’elle contourna Ward Hill. En chemin, elle regarda dans presque toutes les directions, Buness, l’observatoire, Vaasetter. À l’approche du pont avant lequel il fallait prendre à gauche, elle fixa la tour du phare comme si elle la contemplait pour la première fois. Après, le chemin n’était plus entretenu comme le reste des routes qui sillonnaient l’île et elle dut se tenir à la poignée du montant entre le pare-brise et la portière passager pour ne pas se cogner.

 

- Ça secoue un petit peu, j’en suis navré.

- Vous n’êtes pas responsable des caprices géologiques de l’île, jeune homme. Oh quelle belle maison vous avez là.

 

            Les deux descendirent, Kurt avait le sourire, flatté par le compliment. Ils s’approchèrent de la bâtisse et Anna caressa le bois de la porte d’entrée. Un petit moment d’émotion s’ensuivit qui attrista un peu le propriétaire des lieux. Cette porte avait été poncée, polie et peinte par Patrick, elle le sentait.

            Kurt demanda la permission de lui ouvrir la porte, elle recula d’un pas et le laissa faire. Il l’invita à pénétrer dans les lieux, elle se débarrassa et Kurt accrocha les vêtements au portemanteau.

 

- Venez Anna, c’est pas là. Lui dit-il en tendant la main en direction du salon.

- Hmm! Ça sent bon le Darjeeling. Dit-elle en humant le parfum à pleines narines.

- Je voudrais vous présenter quelques amis. Rajouta Kurt.

 

            Harry, Lance et Mégane n’eurent aucun mal à la reconnaître, ils avaient l’avantage de savoir à qui ils avaient affaire. Le médecin de Lerwick resta figé, il était plus émotif que son ami Lance et ses yeux se mouillèrent un peu. Mégane se mit les mains sur la bouche pour mieux contenir son émotion et Lance arbora un grand sourire, il était également ému mais cela se manifestait différemment chez lui. Ils auraient voulu l’embrasser mais ne surent pas comment s’y prendre, comme si chacun attendait que son voisin bouge en premier.

            Toute ces émotions se remarquaient aisément sur ces visages burinés par le temps et Anna comprit qu’elle en était la cause. Elle s’approcha lentement du groupe presque hypnotisée, tous se regardaient, elle avait déjà oublié Kurt qui resta en retrait. Ces visages devinrent de moins en moins inconnu, l’émotion la gagna à son tour. « Mais ce n’est pas possible, mais si, ce sont eux » se dit-elle. Elle porta les mains sur sa bouche comme Mégane, ses yeux se mouillèrent comme ceux de Harry et elle sourit comme Lance avant de s’arrêter à un mètre du trio. Devait-elle pleurer ou rire? Peut-être un peu des deux.

 

- Oh mes amis, c’est si loin tout ça. Et elle fondit en larmes.

 

            Mégane se précipita vers elle pour lui passer le bras autour des épaules, les deux hommes s’approchèrent également. Harry déposa une bise sur sa joue et Lance fit de même dès que Harry lui laissa la place.

            Jimmy de son côté se pointa à ce moment précis chez Anna. Comme il s’agissait d’une dame, il ne se permettait plus d’entrer sans attendre qu’on lui ouvre comme il le faisait du temps de Patrick. Personne ne répondit. Il frappa à nouveau. Aucun résultat. Il se décida finalement à ouvrir la porte et à appeler, mais ne reçut aucune réponse et en plus, il n’y avait pas la bonne odeur de thé en train d’infuser.

            À la mi-octobre les journée raccourcissent très vite. L’île était plongée dans la nuit noire, Anna Fraser mit son nez à la fenêtre du salon du cottage qui donnait au sud pour s’apercevoir qu’une lueur brillait au-dessus de Ward Hill. Elle s’émerveilla devant ce spectacle et se sentit attirée par lui.

 

-Viens voir Harry, vous autres aussi. Dit-elle. Regardez cette lumière, c’est beau.

- Un peu de patience Anna, encore un peu de patience, nous n’y sommes pas encore. Répondit-il.

 

            En fait de lueur, il s’agissait simplement d’une étoile qui semblait briller intensément. Le spectacle qu’offrit le ciel ce soir-là était prodigieux et presque magique, sous ces latitudes observer un ciel sans aucun nuage est un évènement rare et comme Fair Isle se situe assez loin de la « civilisation, » aucune lumière parasite ne peut venir entacher ce tableau. Mille et une étoiles qui scintillent dans la nuit la plus noire qu’il est possible d’imaginer avec quasiment aucune turbulence atmosphérique, apanage des climats frais du nord. Une vision qu’il n’est donné qu’à peu d’humains d’admirer au cours de leur vie. Anna décida d’enfiler sa veste pour aller voir ça de dehors. Telle une enfant prise dans le merveilleux tourbillon d’un dessin animé de Walt Disney, elle se laissa faire par ce qu’elle voyait. Les mains dans les poches, la tête penchée en arrière, la bouche grande ouverte, elle contemplait silencieusement la voûte céleste.

            Il planait ce soir-là, comme une atmosphère spéciale, l’impression d’un autre monde et la certitude d’être en cet instant, plus qu’en un autre, un être exceptionnel, quelqu’un de vraiment à part, avec un rôle, une mission et surtout une connaissance que d’autres n’ont pas : un initié, une initiée.

            Harry était en quelques sortes, le maître de cérémonie, tous étaient d’ores et déjà d’accord à suivre les ordres dictés par son instinct sans discuter. Il demanda à chacun de se vêtir chaudement pour sortir sous la voûte étoilée. Ils rejoignirent Anna qui, sans s’en rendre compte avait passé près d’un demi-heure dehors.

            Le groupe se mit en marche. Ils marchèrent pendant plusieurs minutes, lentement, prenant le temps de profiter du ciel, en suivant Harry qui avait lair de savoir où il allait. Il ne le savait pas vraiment mais sans se poser aucune question, il laissa ses pieds aller devant lui, pas après pas, et lemmener jusquà Ward Hill. Lorsqu’il sentit que le moment était venu de stopper la procession, Harry demanda à chacun de prendre place dans le cercle. Ils étaient ainsi réunis au sommet de la colline mais ils ne s’en rendirent pas compte, ils étaient déjà dans un état presque second.

            Les paroles que Harry prononça étaient incompréhensibles, elles étaient intelligibles mais incompréhensibles. Quel cercle? Où voyait-il un cercle dans lequel se positionner? Harry sinstalla, observant chacun des participants, donnant un sourire apaisant, faisant le tour, un après lautre jusquà revenir sur sa gauche. Il donna ses mains à Kurt à sa gauche, et à Pauline à sa droite et demanda à Alex de continuer la chaîne du côté de Kurt, et à Thomas de la poursuivre du côté de Pauline et enfin Anna, Lance et Mégane devaient refermer la boucle. A partir du moment où le cercle fut enfin formé, chaque maillon de ce dernier sentit au fond de lui quil se détachait de plus en plus de ce qui est communément appelé la réalité. Les notions si concrètes comme le temps, les trois dimensions physiques ou même des choses parfaitement terre à terre comme le froid, lhumidité, tout cela navait plus aucun sens, cela ne voulait plus rien dire. Si bien quils auraient pu rester des heures, des jours, des semaines de temps terrestre cela naurait eu aucune influence sur leur métabolisme. Cette sensation inimaginable pour un esprit aussi brillant soit-il arracha une question à Thomas quil se posa en pensée : « sommes-nous morts? » Les autres protagonistes qui vivaient lexpérience dune symbiose terrestre avec Thomas, sentaient ce que chaque esprit sentait, les intelligences, les expériences, les sentiments se fondaient les uns dans les autres, tous commençaient à comprendre que chaque être est un élément du monde qui ne demande qua reprendre sa place dans lordre sublime et grandiose de la nature, depuis que la Mère est mère et depuis que le Père est père.

            C’est à l’apparition de l’aurore boréale que tout s’amplifia subitement pour eux. Pour les autres habitants c’était une nuit comme les autres, de Tokyo à Anchorage, de New-York à Lisbonne, d’Alger au Cap, tout humain quelle que soit sa condition vivait une minute ressemblant de près à la précédente. Mais pour les membres du cercle, le temps sarrêta, ils ne sentirent plus rien, ni le souffle du vent, ni la fraîcheur de lair, ni les bruits de locéan. Le monde était en suspension. Cette aurore était particulièrement magnifique pour ceux qui nen avaient jamais vu. Dans la nuit noire au-dessus de Ward Hill se dessina une magnifique arche de lumière allant dEst en Ouest et même au-delà, couvrant ainsi toute lîle comme un voile protecteur. Peu à peu, chaque membre, à commencer par Harry, se sentit envahi par une douceur incomparable, une chaleur tendre et protectrice les enveloppa, des parfums vinrent les charmer, des sons harmonieux les bercèrent, venus de laurore, des voiles descendirent sur eux pour les envelopper, chacun retrouvant des sensations oubliées, réveillées par la présence dun être cher. Kurt put sentir la présence de Greta et Udo autour de lui et en lui, Pauline palpait pour la première fois ensemble lamour de son père et de sa mère à nouveau réunis. Anna se laissa bercer par la douceur de ses neveux. Le temps étant une notion sans fondement à VehEna, personne ne comprit vraiment combien de temps tout cela dura, depuis le moment où toute cette inimaginable mise en scène avait commencé à se manifester et durant tout son déroulement.

            Comme si cela ne suffisait pas, alors que chacun se laissait ballotter à sa guise, dégustant les puissantes sensations de bien être quaucun moment de leurs vies terrestres navait pu leur offrir, une immense ouverture tourbillonnante souvrit au-dessus deux, elle brillait de mille feux et des éclairs multicolores en jaillissaient continuellement, cétait féerique. Les membres du cercle se sentaient complètement dépassés par ces forces auxquelles ils ne comprenaient pas grand-chose, même pour Anna qui avait participé plusieurs fois aux réunions, ce fut un moment dune intensité inégalée, jamais elle navait fait partie dun tel déchaînement de puissance. Louverture se fit de plus en plus grande au-dessus deux, elle sélargit au point que le cercle et ses membres se retrouvèrent entièrement plongés dans un bain de lumières sans fin. Des visages connus et inconnus tournoyaient dans tous les sens. Bien que les voiles ne présentaient aucun signe distinctif, à part peut-être les couleurs, chaque membre du cercle reconnaissait les siens, et bien que le spectacle quoffrait VehEna ne ressemblait à rien de particulier, chacun put y voir ce quil souhaitait ardemment y voir. Cest comme si cétait à chacun de sinventer son Paradis.

            Lorsque tout cessa, le jour sétait levé, les membres du cercle purent lâcher leurs mains, ils se regardèrent tous en souriant, heureux dêtre en vie, honorés davoir été choisis. Anna et Mégane qui tenaient les mains de Lance, sentirent dès la fin de la lexpérience que celui-ci lâcha immédiatement prise sitôt que le grand tourbillon se referma. Son corps sécroula comme une masse, vidé de sa substance. Il ne fallut pas plus d’une seconde à Mégane pour réaliser que Lance était parti mais elle ne pleura pas, ne fut pas même attristée, au contraire, Mégane souriait, elle souriait tout en caressant les cheveux de son homme qu’elle avait tant aimé. Elle posa un petit baiser sur son front avant de se relever.

            Lentement, en prenant le temps de regarder et d’admirer la nature autour d’eux, de respirer à fond l’air frais, ils entreprirent la descente de Ward Hill pour rentrer au cottage. Ils durent redescendre toute la colline car en fait, ils avaient été au sommet de celle-ci pendant tout ce temps. Kurt, Alex et Thomas, en tant que « jeunes » se chargèrent de transporter la dépouille de Lance. Ils avaient d’abord hésité à l’emmener en l’état, Kurt aurait voulu chercher de quoi faire un brancard et un grand drap blanc qui aurait servi de linceul mais à trois, ils arrivèrent à lever le corps sans vie et le mettre dans une position qui ne soit pas dégradante pour la mémoire de Lance.

            Pendant, « le voyage » les forces de vie de VehEna avaient bien senti que Lance était sur le point de partir, les autres virent également les voiles virevoltants se concentrer sur lui. Lance resta béat, les yeux ouverts, l’échange qui s’en suivit entre lui et les entités resta un mystère mais tous comprirent qu’il s’agissait d’une invitation. Une invitation pour le moins particulière et les « forces » lui proposèrent de rester. Lance nhésita pas, il « aurait du hésiter » se dit-il sur le moment, car tout le monde craint ce moment, ce passage, ce pas dans l’inconnu qu’on appelle le trépas. Il tourna son regard vers Mégane en lui serrant la main, elle lui sourit à son tour une dernière fois avant de le laisser partir avec « eux. » Il ny avait aucune amertume, ni aucun regret, Mégane aimerait Lance pour léternité, il ny avait quà patienter pour enfin le retrouver.

            Tous, et surtout les nouveaux initiés étaient dans un état de perfection et de bonheur comme ils n’en avaient jamais connus auparavant, ils se regardaient tour à tour, souriants et heureux, ils avaient envie de rire aux éclats et de hurler au monde entier que la vie est un miracle. Le tableau était surprenant, tout ces rires et cette dépouille transportée par trois hommes, cela aurait pu rappeler un enterrement afro-américain.

 

III

 

            De retour devant le cottage, Pauline ouvrit la porte d’entrée et se plaça sur le côté avec Mégane, Anna et Harry, laissant passer les « croque-morts » qui déposèrent la dépouille de Lance sur le canapé du salon. Pendant ce temps Pauline se précipita à l’étage pour en ramener un grand drap blanc. Elle s’approcha du canapé et défit le grand morceau de tissu de coton blanc mais au moment même où elle voulu se pencher vers le corps, Mégane lui posa une main sur un bras. Pauline se tourna tout de suite sur sa droite et regarda Mégane dans les yeux avec une certaine tristesse alors que Mégane souriait. La plus âgée prit le drap des mains de la plus jeune qui se retira pour la laisser, une dernière fois, honorer l’homme de sa vie. Et elle le recouvrit entièrement.

            Après ce moment d’émotion, tous lâchèrent un petit soupir. Le fait de le savoir ailleurs et certainement « heureux » si cela avait un sens, n’enlevait rien à la douleur de l’absence. Kurt se dit que cette fois ils avaient leur compte pour la journée. Il avait beau vivre en Écosse depuis cinq ans, il ne connaissait pas encore toutes les traditions de ce peuple.

            Harry, qui depuis le début avait remarqué le magnifique instrument dont personne ne savait jouer à part lui, prit la cornemuse qui décorait le grand mur qui faisait face à la cheminée. Il coinça la poche sous son bras après avoir dépoussiéré quelque peu les bourdons. Il mit le porte-vent dans sa bouche et souffla pour gonfler la poche, les bourdons se redressèrent et la quinte continue se mit à résonner. Harry prit le chanter entre les doigts et annonça qu’il allait jouer l’hymne national écossais en l’honneur de Lance.

 

- Scots Wha Hae Wi’ Wallace Bled.

- Qu’a-t-il dit? Murmura Kurt à l’oreille d’Anna qui ne put répondre car Harry donna la traduction de ce qu’il venait de dire.

- Nous sommes écossais par le sang des Wallace. Et les doigts un peu tremblants, les yeux tout de même humides, il commença à jouer l’envoûtante mélodie.

 

            Ils se prirent à nouveau par la main et restèrent ainsi silencieux autour du corps de leur Frère en écoutant la cornemuse. À la fin de l’œuvre, Harry déposa son instrument sur le fauteuil à ses côté et s’approcha du groupe en demandant à Pauline de venir auprès de lui. Les autres sourirent comprenant ce qui allait se passer. La jeune femme elle, le comprit tout autant mais comme elle le redoutait, elle hésita. C’est d’un pas lent qu’elle obéit. La peur se lisait clairement dans son regard. 

            Harry s’approcha doucement de Pauline et lui demanda de tendre sa main devant elle, sous le regard des autres, il répéta mot pour mot les paroles de Myriam prononcées quarante deux années plus tôt : « c’est toi que je choisis, car c’est toi qui a été choisie. » Harry posa la rune dans la main de Pauline et la referma en lui souriant. Elle était très émue et ne savait pas ce qu’elle devait faire de ce dépôt. Harry la rassura en disant que lui non plus n’avait jamais su quoi en faire et que malgré tout, tout avait très bien fonctionné et il lui conseilla de ne pas focaliser son attention dessus, le moment venu, les choses se feraient d’elles-mêmes et la Tradition continuerait.

 

 

 

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