L'île aux moutons - Ch. 15 : Frères, à la vie, à la mort!

Publié le par l.ile.aux.moutons.over-blog.com

Frères, à la vie, à la mort!

 

I

 

            Le dimanche après-midi à Craig’s, l’un des infirmiers de permanence faisait son tour habituel. Il n’y mettait pas d’ardeur particulière, il n’y avait rien de plus routinier puisqu’il ne se passait pas grand-chose lors de ces rondes. La plupart des patients étaient paisibles et c’est le pas plutôt nonchalant que le bonhomme déambulait dans les couloirs s’attendant à ne rien voir de particulier. Comme à chaque fois.

            Mais ce n’était peut-être un jour pas comme les autres? Devant la porte de la chambre d’un des plus anciens pensionnaires, il ralentit son pas déjà lent et prêta l’oreille. Plus il se concentrait sur les bruits bizarres qu’il entendait à travers la porte, plus il était intrigué. Il aurait pu entrer brutalement pour en avoir le cœur net, mais les règles de l’établissement prévoyaient une garantie d’intimité. Un minimum, d’intimité.

            Pourtant Murdoch était du genre calme, placide. On n’aurait rien du entendre comme bruit venant de sa chambre. Il ne bougeait presque plus, il se laissait faire avec docilité et on ne l’entendait quasiment jamais, surtout que son état général s’était fortement dégradé ces dernières années. Il devait maintenant porter des couches. Le voir ainsi partir brisait le cœur d’Anna pour qui les visites devenaient de plus en plus douloureuses. Un véritable calvaire, elle repartait toujours triste et une fois à l’extérieur elle lâchait toutes les larmes qu’elle retenait pendant qu’elle était avec son neveu. Car à présent elle n’en tirait plus rien. Il était loin le temps où, balbutiant les mots à sa façon, il s’avançait vers sa tata en claudiquant pour la prendre dans ses bras et faire un gros câlin. Lors d’une de ses dernières visites, elle dut demander si on lui avait changé sa couche car une odeur fétide semblait s’échapper de lui, de même elle devait sans arrêt changer sa serviette qu’elle fixait sous son menton pour absorber l’excès de salive qui coulait de manière incontrôlée.

            L’infirmier resta ainsi plusieurs minutes encore devant la porte. Ces étranges bruits et râles qui semblaient provenir de l’intérieur de la chambre l‘intriguaient de plus en plus. C’était très bizarre, cela ne ressemblait pas aux sons que fait un homme qui souffre ou qui agonise. Ça n’avait pas de sens. Fallait-il entrer ou continuer son chemin? A moins d’entendre des cris effrayants qui pourraient indiquer l’imminence d’un danger, il savait qu’il était tenu de ne pas entrer sans s‘annoncer. Il recula, réfléchit et s’approcha à nouveau lentement et prudemment, collant son oreille sur la porte, les râles ne cessaient pas. « On dirait qu’il chante » se dit l’homme de blanc vêtu. « Il n’est peut-être pas en train de faire un malaise mais il faut que je sache. »

            Malgré les consignes, l’infirmier ne prit pas la peine de se manifester, il se convainquit d’un supposé danger évident auquel était exposé un homme placé sous sa responsabilité et ouvrit immédiatement, pénétrant dans une chambre qui avait l’air totalement vide. Tout semblait en ordre, rien ne traînait, tout était bien rangé à sa place, même le lit. L’infirmier avait beau promener son regard dans la pièce, il ne voyait rien, ce qui était parfaitement anormal puisque Murdoch devait s’y trouver. « Qu’est-ce que c’est encore que ça? » dit-il à haute voix. Il aurait mieux fait de ne pas se contenter de promener superficiellement son regard, probablement trop confiant. Murdoch s’était simplement caché derrière la porte. L’infirmier était pourtant habitué à regarder là aussi et il l’aurait peut-être fait si on lui en avait laissé l’occasion.

            Arrivant par l’arrière, il s’approcha à pas de loup et, avant que l’infirmier ne put se retourner, lui asséna un violent coup à la tête avec une canne que, malgré le règlement, les infirmiers bienveillants lui avaient laissée et tout en repoussant fermement la porte de sa chambre avec son pied. L’infirmier tomba comme une masse, il n’était pas complètement inconscient, mais ses forces l’avaient subitement lâché et ses jambes ne purent plus le soutenir. C’était un sale coup, un très mauvais coup qu’il avait reçu. Il était blessé, sa tête saignait, il souffrait beaucoup et émettait un gémissement de douleur là, à demi inconscient, gisant sur le sol. Murdoch, saisit l’oreiller de son lit pour le lui glisser sous la tête en lui soufflant « excuse-moi mon vieux » avant de sortir très discrètement de sa chambre et de partir.

            Cullen, qui était également de service ce dimanche attendait patiemment le retour de son collègue. Les minutes commençaient à se faire longues et Cullen regardait de plus en plus souvent tantôt la pendule au-dessus de lui, tantôt sa montre. Déjà dix minutes que le collègue devrait être de retour. Cela pouvait sembler peu, mais les infirmiers de Craig’s étaient de vrais métronomes et il se passait jamais rien qui mette l’un d’entre eux en retard de serait-ce que de dix minutes. « Mais qu’est-ce qu’il fiche à la fin » murmura-t-il tout en regardant autour de lui pour voir s’il était vraiment seul, que personne ne risquait de surprendre ce qu’il s’apprêtait à faire et qui trottait dans son crâne depuis quelques instants.

            Personne n’avait le droit d’abandonner son poste mais c’était un dimanche d’un calme et d’un ennui si pesant que le risque était limité. C’est ce que se dit Cullen qui décida d’aller voir pourquoi son collègue ne revenait pas. C’était l’aubaine qu’attendait le fuyard. Toutes ces années durant, sans que personne ne s’en doute, le cerveau de Murdoch avait assimilé tout ce qu’il voyait, entendait ou sentait. Il aurait pu faire un croquis les yeux fermés de tous les couloirs de Craig’s. Il aurait pu faire une liste détaillée et complète de tous les membres du personnel, de leurs habitudes et même, pour ceux dont il avait surpris l’une autre conversation, citer la date de leur anniversaire. 

            Tout semblait désespérément calme. Que ce soit à l’accueil qu’il n’aurait pas du quitter ou dans les couloirs, il n’y avait rien. Murdoch s’était faufilé avec agilité jusqu’à un local où le personnel d’entretien rangeait les produits et ustensiles nécessaires à la propreté des lieux. Il y en avait plusieurs dans l’établissement et Murdoch avait plongé derrière la porte de celui qui se trouvait à quelques mètres de sa chambre et dont il savait que la serrure était défectueuse, même si l’homme d’entretien peu zélé faisait semblant de fermer cette porte à clés. Ça aussi Murdoch l’avait vu et enregistré.

            Cullen commença à appeler discrètement son collègue sans obtenir la moindre réponse. Il était vivement tenté d’entrer dans chaque chambre pour vérifier mais il n’en avait pas le temps. Murdoch se fit aussi silencieux que possible faisant des efforts pour contrôler sa respiration. Entendant l’infirmier s’éloigner, il commença à se détendre et remarqua pour la première fois de la journée que quelque chose lui causait une gêne entre les jambes. Il venait de se souvenir que depuis quelques temps on lui mettait des couches-culottes à cause de son incontinence urinaire. Il descendit son pantalon pour s’en débarrasser et se rhabilla aussitôt. Il remarqua aussi que les muscles ankylosés de son visage le faisaient un peu souffrir à cause des années de quasi paralysie. D’un coup, son visage se figea.

 

« Tu aimes ces endroits où ils aiment se regrouper. Là où ils vont parce qu’ils ont peur, vas-y et attends, ils viennent. »

 

            Il hocha de la tête en signe d’obéissance puis songea à nouveau à sa mâchoire qui lui faisait mal et il se massa un peu les joues. Quand il perçut un léger soulagement, il rentra sa chemise dans son pantalon avant de sortir discrètement du local pour sautiller sur la pointe des pieds jusqu’à l’entrée complètement déserte. Pendant ce temps, Cullen qui était arrivé au bout du couloir, décida de rebrousser chemin. Il commençait malgré tout à s’inquiéter de savoir s’il ne se passait rien à son poste. « Si le directeur passe par hasard, je vais me retrouver avec un avertissement. » Songea-t-il.

            Ce n’est que sur le retour, en passant devant la porte de Murdoch pour la deuxième fois, qu’il entendit un gémissement venant de l’intérieur et comme son collègue l’avait fait précédemment, il colla son oreille à la porte en appelant Murdoch pour voir si tout allait bien. Comme si son collègue qui gisait à l’intérieur avait réalisé, dans son état semi comateux, qu’une voix amie résonnait à ses oreilles et l’appelait, d’instinct il amplifia ses gémissements. Il n’était pas en mesure d’articuler quelque chose, il était comme un boxeur groggy, comme un patient après une opération, revenant doucement à la réalité après une anesthésie. Cullen qui d’habitude percutait bien plus vite, finit enfin par comprendre qu’il y avait un problème sérieux et poussa la porte. « Oh mon Dieu » lâcha-t-il en voyant le tableau. Il fit le tour du corps qui était allongé sur le sol pour en voir le visage, c’était bien celui qu’il cherchait. Les yeux étaient à moitié ouverts, il continuait à émettre une sorte de complainte de douleur. Le coussin sous la tête de son collègue était bien rouge de son sang. Cullen chercha la plaie et vit une sérieuse entaille dans le cuir chevelu mais visiblement son collègue coagulait très bien. « Je vais chercher du secours, je reviens tout de suite » lui murmura-t-il à l’oreille pour le rassurer.

            L’ambulance ne tarda pas. Cullen n’avait pas traîné, après s’être sommairement assuré de l’état de son collègue il avait rejoint son poste et avait fait activer les secours d’urgence. Le blessé se retrouva en unité de soins intensifs.

 

II

 

            Glenn Halford le directeur de Craig’s, sortait rarement le dimanche. Le téléphone de son appartement avait sonné mais lui se promenait tranquillement dans les rues de Fort Augustus. Dans la matinée, lui et son épouse avaient prit la voiture et avaient remonté les quarante kilomètres du Loch Ness pour se retrouver dans une agréable auberge de cette ville qui bordait le sud du célèbre lac. Ils avaient projeté de visiter l’impressionnant château d’Urquart en rentrant dans l’après midi mais l’invention qui ne laisse plus d’intimité au surmenés de ce monde et sans qui peu de gens pourraient encore vivre, le téléphone portable, se mit à vibrer dans sa poche.

            Alors qu’il n’avait jamais été dérangé un dimanche jusque là, Halford regarda sa femme l’air désolé avant de répondre. « De mauvaises nouvelles de toute évidence » se dit son épouse en voyant les traits du visage de son mari se tirer et son regard devenir très sérieux, sombre.

 

- Qu’y a-t-il chéri?

- C’est quand même pas croyable! Protesta-t-il en raccrochant. Pour une fois qu’on sort un dimanche, il faut qu’il en ait un qui ait la fantastique idée de se faire la belle. Répondit Halford quelque peu agacé.

- Se faire la belle? Tu parles comme si tu étais le directeur d’une prison.

- Excuse-moi, mais ce genre de chose m’énerve. Pas qu’un pensionnaire parte sans prévenir mais plutôt qu’il le fasse aujourd’hui et que ça gâche notre journée de promenade.

- C’est pas grave on visitera Urquart une autre fois.

 

            Glenn invita sa femme à rejoindre la voiture et ils se mirent en route. À peine une heure plus tard, après avoir déposée son épouse, le directeur de Craig’s était déjà entrain de donner des directives pour qu’on recherche Murdoch dans tous les coins de l’établissement. Cela ne donna rien, il avait quitté les lieux. Les infirmiers présents essayaient de convaincre leur directeur d’une possible dangerosité.

 

- Mais c’est impossible voyons, vous le connaissez comme moi, il n’est pas dangereux. Et il ne peut pas se débrouiller tout seul. À mon avis c’est quelqu’un d’autre qui à fait ça et qui l’a emmené. Je vais prévenir sa parente et nous verrons bien.

- Monsieur le directeur! Regardez ce que j’ai trouvé dans un local d’entretien. Cria un des infirmiers qui était en train de ramener la couche de Murdoch.

- C’est la sienne?

- Je le pense. Répondit l’infirmier.

- De plus en plus étrange.

 

            Le lendemain, fraîchement arrivés à Inverness, Kurt et ses compagnons débarquèrent tous chez Anna en fin d’après-midi. Il fit les présentations pour Alex, Thomas et surtout Pauline. En d‘autres circonstances Anna aurait été charmée de recevoir tout ce beau monde et surtout tous ces hommes jeunes et vigoureux même le vieux Jimmy, mais le cœur n‘y était pas. Elle était bien différente de la dame qui lui avait inspiré tant de respect et qui semblait solide. Anna ne contrôlait plus son chagrin, elle pleurait sans que personne n’arrive à la consoler. Jimmy s’approcha d’elle, lui prit la main et l’invita à prendre place sur le canapé, les autres restèrent autour et attendirent. Le vieux marin, touché par la douleur de la vénérable dame, continuait à lui caresser la main jusqu’à ce qu’enfin elle le regarde avec gratitude et sèche ses larmes.

            Le matin même Anna avait eu une nouvelle fois le directeur de Craig’s au téléphone. Glenn Halford, homme particulièrement méticuleux dans son travail, suivait toujours la procédure à la lettre sauf dans une affaire de disparition, si « l‘évadé » ne présentait pas de risque. Il avait beaucoup de mal à imaginer Murdoch se livrant au genre de brutalité qui avait conduit un infirmier en soins intensifs. Il lui parla donc de sa théorie de l’enlèvement, pas nécessairement crapuleux d’ailleurs. Peut-être un autre membre de la famille? Mais pour quelle raison? Cela n’avait aucun sens. Anna ne pouvait imaginer ça, d’ailleurs elle était sa seule famille. Pour elle il n’y avait pas de doute il était parti seul, comment avait-il fait? Mystère, et cela la choqua d’apprendre que Murdoch avait sérieusement blessé un infirmier à la tête pour pouvoir s’enfuir de l’établissement.

 

- Mais je sais que Murdoch quand il le veut peut faire des dégâts, comme quand Patrick m’avait raconté comment il s’en prenait à cette pauvre maison.

- De quelle maison parlez-vous? Demanda Kurt intéressé.

- Je ne sais pas, une maison au nord de l’île, celle de McRae je crois, votre autre grand-père mademoiselle d’après ce que je comprends.

 

            Murdoch échappait à la surveillance de son père assez facilement. Il ne revenait que cinq à six fois par an sur l’île mais même pour ces brèves périodes Andrew n’arrivait pas à le surveiller comme il l’aurait voulu, et il ne voulait pas l’enfermer aussi se reposait-il un peu sur son autre fils quand ce dernier en avait le temps car lui aussi était souvent accaparé par le travail à la ferme.

            Au cours de ses escapades Murdoch se promenait toujours dans des endroits dangereux et alors qu’il n’était même pas âgé de vingt-cinq ans, il marchait encore bien et avait encore des gestes sûrs. Il ne lui arriva jamais rien de fâcheux. C’est aux abords de Wirwie, la partie de l’île qui précède le pont avant d’arriver au phare nord, qu’il commença à sentir la colère le gagner. Il se tourna vers l’ouest et la maison des McRae. Il devint alors comme possédé et s’y rendait d’un pas décidé. Plusieurs fois son frère remarqua que Murdoch rentrait avec des éraflures un peu partout. Il balbutiait que c’était à cause des chardons. Mais un jour Patrick se mit à le suivre discrètement pour éviter à son père d’avoir à le faire. Il souffrait de temps en temps dans sa jambe à cause de la goutte et marcher comme ça jusqu’au nord pouvait s’avérer pénible pour lui. Mais il avait trop peur qu’un nouveau malheur arrive suite à la disparition de Billy.

            Peu de gens venait jusque dans cette partie de l’île et encore moins jusqu’à la maison McRae et personne ne remarqua que des tuiles avaient été arrachées, des fenêtres brisées, des portes cassées. Lorsque Patrick arriva à la hauteur de la maison, il entendit son frère qui poussait des beuglements enragés en continuant à démolir tout ce qui pouvait l’être. Il l’appela, plusieurs fois, et de plus en plus fort pour qu’enfin il cesse. La maison fut laissée ainsi, Patrick ne dit rien de tout ça à part à sa tante qui fut surprise par tant de brutalité mais qui ne se souciait pas de cette maison perdue du nord de l’île.

 

- Ah c’est lui! Dit Kurt avec un petit sourire.

- Je ne comprends pas. Répondit Anna.

- Cette maison dont vous parlez c’est la mienne aujourd’hui, et lorsque je l’avais acheté, j’y ai passé des mois pour la remettre en état.

- Et encore, heureusement que Patrick était là pour t’aider. Rajouta Jim s’oubliant modestement dans la liste de ceux qui avait mis la main à la pâte.

 

            Anna continua à retracer sa conversation avec Halford. Il était déjà arrivé qu’un pensionnaire veuille « prendre un peu l’air » et Glenn n’était pas du genre à mêler tout de suite les autorités à ce genre de cas. La santé mentale fragile de ses pensionnaires requérait des méthodes adaptées, aussi accepta-t-il sans trop de difficultés la proposition d’Anna de s’occuper de rechercher Murdoch avec une équipe d’amis, avec toutefois la condition d’être tenu au courant de ce qui se passait. Dans ce genre de cas, la confiance était primordiale et Glenn savait que la seule personne au monde qui avait la confiance de Murdoch, c’était Anna.

            Ceci n’était pas très orthodoxe mais Glenn savait instinctivement que les risques étaient minimes et de plus, si la police était au courant, l’affaire de l’agression de l’infirmier ferait la une des nouvelles locales et cette publicité là, Glenn n’en voulait à aucun prix. « Je suis déterminé à passer ça comme une accident du travail, il sera bien couvert, mais il faut le retrouver, je ne peux vous prêter main forte, j’ai besoin de tout le monde ici, je compte sur vous pour me le ramener vite. Sinon il faudra faire intervenir la police et ni vous ni moi ne voulons ça. » Avait conclu Halford avant de prendre congé.

            Kurt et les autres se regroupèrent tous au salon, prenant place autour de la table basse. Il voulut d’abord savoir pourquoi Murdoch avait prit le large de cette manière, mais Anna n’en savait absolument rien. Et pour tout dire, lors de sa conversation avec le directeur de l’établissement de soins, elle avait eu l’impression de parler de quelqu’un d’autre que son neveu.

            L’objectif était donc de le retrouver au plus vite pour obtenir la réponse à ces questions et surtout le mettre en sécurité car s’il s’agissait d’un simple éveil, si les impressions de Glenn Halford étaient confirmées et que Murdoch ait miraculeusement guéri, cela ne durerait peut-être pas. Il fallait donc le ramener au plus vite et l’examiner.

 

- D’après moi, il est dans une église. Lança Anna.

- Il s’y sent en sécurité? Questionna Kurt.

- Oui, tout comme son frère Patrick s’y sentait bien. Répondit Jim.

- Et j’imagine qu’il y en a une paire ici…Conclut Thomas.

 

            Il y en avait effectivement beaucoup, c’est pour cela qu’Anna préféra attendre de l’aide plutôt que de les visiter une à une. Ce qui avait intrigué Anna dans sa conversation avec Glenn, c’est que Murdoch ne semblait plus être le même homme. Assommer un homme, se débarrasser de sa couche, sortir tout seul. Il fallait non seulement accomplir ces actes, mais ce qui sembla encore plus étrange à la tante c’est qu’il fallait penser tout cela, y réfléchir, elle qui croyait que plus rien ne fonctionnait vraiment dans le cerveau de son neveu.

            Kurt et ses amis voulurent savoir de quel mal était atteint Murdoch, mais Anna n’en savait rien et elle leur expliqua qu’aucun médecin n’avait jamais compris son cas. Son esprit cartésien lui interdisait de croire aux miracles et l’histoire du soi-disant retour subit « à la normale » du patient Murdoch Fraser ne trouvait pas d’explication, pour le moment.

 

- Je n’y comprends rien du tout, si vous l’aviez vu ces dernières années, il ne pouvait plus rien faire seul. Dit Anna songeuse.

- Je propose de commencer en dressant une liste des lieux de cultes.

- J’ai mieux que ça jeune homme! Répondit elle en sortant un plan de la ville.

 

            « Jeune homme » bougonna Jim.

 

- Voilà, nous nous sommes ici sur Ness Walk, les églises sont de l’autre côté du fleuve.

 

            Anna posa son index en différents endroits de la carte pour indiquer les lieux où se trouvaient les édifices religieux de la ville. Comme il y en avait une série importante, Kurt lui demanda de les marquer d’une croix au stylo. « Ça va nous prendre un temps fou » songea-t-il en observant le plan.

 

- Indiquez-moi l’hôpital sur le plan Anna. Demanda Kurt.

 

            Craig’s était au bout de la ville, à l’ouest et donc l’église la plus proche devait être Old High Church sur Church Street. Il y avait cinq à six kilomètres à parcourir de Craig’s jusqu’à Old High Church, c’était une bonne possibilité, et de toute façon, il fallait bien commencer quelque part. Alex et Thomas suggérèrent à Anna de rester à son appartement au cas où Murdoch se présenterait et elle acquiesça en donnant à Kurt les instructions nécessaires pour se rendre à l’église : remonter Ness Walk jusqu’au pont de Young Street et remonter Bank Street, l’église se trouverait sur la droite. Pauline constata avec satisfaction et fierté qu’une rue d’Inverness portait le nom de sa mère.

 

- Le pont aussi porte votre nom, ma chère. Rajouta Anna.

 

            Murdoch avait trouvé refuge dès le jour de son « évasion » dans une église, comme le supposaient ceux qui étaient partis à sa recherche. Lorsqu’il arriva sur les lieux le dimanche soir, il se faufila à l’intérieur et attendit qu’on ferme les lieux pour la nuit. Toujours avec une grande agilité presque féline, il se cacha entre les bancs, derrière les colonnes, derrière l’autel, jusqu’à ce que la nuit envahisse définitivement les lieux, ne laissant à la lumière que celle dispensée par les cierges sacrés qui avaient été allumés par des fidèles. Seul dans cette lueur éthérée qui déformait les visages des sculptures au point d’effrayer ceux qui auraient voulu les fixer en cet instant, il déambula dans l’édifice, totalement abandonné, sans personne. Ses pas résonnèrent, même s’il déployait toute son attention pour que ce ne soit pas le cas. Une fois seul dans un endroit comme celui-ci, les imperceptibles petits claquements de pas de souris s’entend. Au cœur de la nuit, alors que tout Inverness s’était endormie, il prit un grand cierge et l’alluma à la veilleuse rouge pour se diriger vers l’autel. Sur la table sacrée il trouva deux supports pour cierges en fer forgé et planta le sien sur l’un deux. Murdoch ne comprenait rien aux choses de la religion, il était allé l’une ou l’autre fois assister à un office avec son frère ou ses parents lorsqu’il était enfant, mais il n’y avait rien compris et il n’en avait gardé qu’un vague souvenir. Il observait autour de lui, les visages, les vitraux, rien ne lui rappelait quoi que ce soit qu’il aurait pu connaître. Sauf l’étrange impression laissée par quelques bribes de souvenirs qui lui faisait penser que son monde d’avant avait peut-être un rapport avec ces incantations que faisaient les gens rassemblés dans un lieu comme celui où il se trouvait à présent. « Veh’Ena où es-tu? » murmura-t-il. « Où êtes-vous tous? N’est-ce pas ici que vous voulez me voir? » implora-t-il.

 

« Ici, ailleurs, peu importe. Toutes ces croyances ne sont que le reflet de leurs peurs, nous n’avons rien à voir avec tout ça. Cesse de te tourmenter. Tu vas attendre en ce lieu, que l’on vienne à ta rencontre et ensuite tu accompliras une dernière mission de vérité... »

 

            Il n’y avait même pas dix minutes à marcher entre l’appartement d’Anna et Old High Church. Il suivirent sans s’en écarter les consignes reçues et, au détour de Bank Street, ils purent enfin la voir dans son intégralité. L’église avait subi plusieurs modifications au cours des siècles, mais son aspect en pierres de taille avait été conservé, aucun crépis ne la recouvrait pour préserver son authenticité. En la regardant par la façade présentant le clocher, Pauline demanda au seul véritable écossais de la bande si c’était normal qu’il soit ainsi décalé à droite de l’édifice. James Kerr haussa les épaules en bougonnant qu’il n’y connaissait rien en religion.

            Old High Church était l’église historique et originelle d’Inverness, bâtie sur une colline où, dit-on, Saint Colomba en personne serait venu. Pendant la dernière bataille pour l’indépendance écossaise, à Culloden, elle avait même servi de prison et le vieux cimetière historique qui se trouvait sur la petite place devant et autour du clocher, avait été le théâtre d‘exécutions capitales après la défaite écossaise.

            Cette terrible défaite qui eut pour conséquence, entre autres, l’interdiction de parler gaëlique, de porter le kilt et surtout de jouer de la cornemuse. Cet instrument maudit par les Anglais à l’époque tant il était lié à la fierté écossaise.

 

- Un jour j’ai assisté au Military Tattoo d’Edinburgh, ça vaut le coup. Lança Alex.

- Tu parles de ce grand défilé avec des grands concerts de cornemuses au château d’Édimbourg? Pourquoi viens-tu avec ça maintenant?

- Nous n’avons pas toujours pris de bonnes décisions nous autres Anglais…

- Ça c’est certain, il n’y a qu’à voir votre entêtement à rejeter l’Euro. Tout ça à cause d’une bande de tap…je veux dire, une bande de nobliaux à perruques blanches.

- Si tu veux parler de la Chambre des Lords, ils n’ont pas grand-chose à dire.

- Ils ne servent à rien quoi. C’est ça que tu veux dire.

- Oui mais ils sont riches et subviennent à leurs besoins alors que vos sénateurs ne servent à rien non plus mais coûtent une petite fortune au peuple. Paf! Dans les ratiches comme disait un de vos comiques célèbres! Non je parlais d’avoir interdit la cornemuse à une certaine époque, petit froggy. C’est un instrument qui me fiche une sacrée chair de poule, surtout quand ils sont en groupe. Tu les vois gonfler les poches, les bourdons se mettent à chanter la quinte permanente et ça devient magique.

 

            Thomas sourit en regardant Alex parler avec passion de quelque chose qui l’avait ému. Et alors que ce dernier restait immobile Thomas lui, tourna le visage dans le même direction que son ami et ils restèrent un petit moment à admirer le clocher qui constituait la plus vieille partie de l’édifice et qui présentait de nombreuses meurtrières destinées probablement à éclairer l‘escalier qui permettait d‘atteindre son sommet, pendant que Kurt et Pauline firent le tour complet du bâtiment qui était entouré de jardins. Jim lui, pénétra à l’intérieur, espérant que Murdoch y soit pour rapidement mettre la main sur lui.

            En étant particulièrement discret, il était facile de passer du temps dans cette église sans jamais se faire remarquer, les endroits pour se cacher ne manquaient pas. Celui qui était dégourdi pouvait aisément accéder au clocher et à sa plateforme ceinte d‘un garde-corps également en pierres de taille sculptées pour leur donner une certaine élégance. Depuis cette plateforme, on pouvait contempler la ville.

            Quand Jim pénétra à l’intérieur de la bâtisse, celle-ci était vide. Absolument personne. Il commença par arpenter les allées, lentement et méthodiquement, regardant chaque banc, scrutant les murs et même observant au dessus de lui. Un endroit plus sombre dans l’église attira son attention de loin. Il ignora le reste de l’édifice pour se concentrer sur cette pénombre qui le fascinait. Lentement, Jim s’en approcha et, arrivé à quelques mètres, il constata qu’on y voyait bien mieux et commença à  promener son regard patiemment, ne négligeant aucun détail. Il remarqua presque immédiatement une paire de jambes qui dépassait d‘une chaire qui cachait le reste du corps de celui qui était assis. Elles étaient enfilés dans un pantalon passablement démodé et les pieds étaient chaussés de vieilles tennis usées et ternies par le temps. Jim s’approcha espérant voir le reste de l’individu, le tronc et le visage, mais il ne vu rien de plus. Il hésitait, il ressentait comme une appréhension, peur de déranger peut-être quelqu’un en train de réfléchir ou de se recueillir et après s’être arrêté, il prit son courage à deux mains et posa directement la question à haute voix.

 

- Murdoch, c’est toi?

 

            Devant le silence, Jim entreprit de s’approcher un peu plus, avant de s’arrêter net quand enfin Murdoch daigna lui répondre.

 

- Que me voulez-vous monsieur Kerr?

 

            Jim ne fut pas plus surpris que ça de la parfaite diction de Murdoch, il savait qu’il y avait un problème mais il n’en avait jamais connu la gravité et il avait déjà oublié tout ce qu‘Anna avait pu lui dire à ce sujet.

            Kurt, Pauline et les deux scientifiques avaient terminé d’inspecter l’extérieur de l’édifice et avaient rejoint Jimmy à l’intérieur qu’ils trouvèrent immobile. Kurt lui se doutait un peu de ce qui aurait du être l’état de Murdoch suite aux réflexions bizarres que lui avait faites la tante Anna et, visiblement, tout ceci n’était plus d’actualité. Il semblait même à cet instant, que non seulement Murdoch connaisse l’ensemble des présents, mais qu’en plus il possède la faculté de deviner leurs pensées, ou tout au moins de ressentir d’une façon non naturelle, leurs états d’âme.

 

- Ne soyez pas étonné Kurt, « ils » ont réparé mon…interface.

- Vous êtes Murdoch, le frère de Patrick?

- C’est cela.

- Mais comment m’avez-vous reconnu? Nous ne nous sommes jamais rencontrés?

- …je suis impardonnable, je manque à tous mes devoirs. Je dois vous transmettre un petit bonjour…de Greta et de Udo, ils vont bien.

 

            Cette phrase fut ressentie comme un coup de poignard dans le cœur comme à chaque fois que l’on évoquait ces souvenirs en présence de Kurt. Malgré toutes ces années, le fait d’entendre ces prénoms réveillait en lui une douleur à laquelle il s’habituait mais qui était présente, à jamais.

            Aucun de ceux présents n’osa s’approcher davantage de Murdoch et, dans un mouvement brusque, ce dernier fit apparaître ses mains, d’abord tendues devant lui, les paumes relevées et les doigts écartés, comme pour s’apprêter à invoquer une quelconque force ou divinité mais, pour finalement s’appuyer et se lever afin d’aller vers ceux qui le cherchaient. Murdoch sortit de sa cachette, en prenant son temps, voyant d’abord son visage de profil, Kurt ne réalisa que progressivement à qui il avait affaire.  Et c’est debout, en pleine lumière et après que Murdoch ait tourné la tête arborant un petit sourire, que Kurt ressentit une fois de plus un violent choc. Personne ne l’avait préparé à ça, personne n’avait jamais parlé de cette possibilité devant lui, car pour ceux qui connaissaient la famille Fraser, cela faisait partie des banalités habituelles qu’il n’est jamais nécessaire d’évoquer. Debout en pleine lumière face à Kurt, ce dernier recula brutalement et faillit bien tomber à la renverse s’il n’avait pas trouvé l’épaule solide de Jim pour l’en empêcher. Pauline, tout aussi surprise que son compagnon, avait les yeux complètement écarquillés.

 

- Patrick! Hurla Kurt.

 

            Alex et Thomas étaient perdus et ne comprenaient rien, Jim n’était pas surpris et pour cause, il savait que Patrick était le grand frère de Murdoch mais, de trois minutes seulement. Détail négligeable, sauf pour Kurt. Lâchant l’épaule de Jimmy, il s’approcha, comme hypnotisé et regarda ce visage qu’il connaissait si bien. Il le scruta pour voir que les moindres détails dont il se rappelait étaient là. Murdoch ne bougea pas, il regardait les autres avec un petit sourire. Malgré ses remarques et son attitude énigmatique quelques secondes auparavant, Murdoch n’avait aucune intention malveillante à l’égard de ceux qui étaient venus pour le ramener chez lui, et il les suivit sans opposer la moindre résistance. « Je vous attendais » lâcha-t-il avant de se mettre en marche.

 

III

 

            Il ne fallut que quelques minutes au groupe pour se rendre à l’appartement d’Anna qui prit son neveu dans les bras dès que le groupe fut à l’intérieur. Murdoch la regarda avec le sourire lorsqu’elle défit son étreinte. Ils se regardaient comme jamais il ne l’avait fait jusqu’à ce jour. Anna découvrit un tout autre homme qui ressemblait à présent parfaitement à son frère. Elle se dit qu’elle allait peut-être pouvoir profiter de lui maintenant comme elle l’aurait toujours voulu, c’est-à-dire comme une mère profite de son fils qui vient la voir de temps en temps manger à la maison. Un fils qui lui rapporte des fleurs pour la fête des mères et un parfum à son anniversaire. Un nouveau bonheur pour elle et lui. Elle en rêvait déjà.

            De son côté Kurt prit le téléphone en main pour le tendre à la tante Anna, il fallait prévenir Craig’s en la personne de M. Halford.

 

- Oui…Oui M. Halford, il va bien. Il n’est pas blessé. Voulez-vous le voir pour un examen? Aujourd’hui peut-être?

 

            Glenn vit de suite que tout était rentré dans l’ordre. Anna n’avait pas parlé de l’amélioration spectaculaire de son état et lui ne demanda rien à ce sujet et suggéra de surseoir à l’examen pour aujourd’hui, car la soirée était déjà bien entamée, et proposa qu’il passe la nuit chez sa tante.

 

- Si vous êtes sûre qu’il ne présente aucun danger, gardez-le ce soir, nous verrons tout cela demain. Je suis content que ça se termine ainsi. Dit Glenn avant de raccrocher.

 

            La vieille tante qui avait toujours veillé sur son neveu ne comprenait pas pourquoi il avait choisi de se réfugier ailleurs que chez elle. Ses petites préférences elle les connaissait. Son attirance pour les monuments dédiés aux cultes lui était connue. Quand elle se promenait avec lui adolescent et plus tard jeune adulte, dans les rues d’Inverness, il voulait toujours bifurquer vers l’un ou l’autre temple presbytérien comme aimanté par le lieu. « Pourtant il aurait été bien mieux ici » se dit-elle mais ce qu’elle ignorait, c’est « qu’on » lui avait dit de faire ainsi, de ne pas se rendre chez sa tante qui l’aurait renvoyé à l’hôpital. « On » lui avait également dit qu’Anna demanderait l’aide de Kurt et que sa compagne irait avec lui et comme il lui fallait absolument rencontrer cette dernière et qu’il n’avait lui par contre, aucune possibilité de se rendre à Fair Isle, il avait besoin d’un endroit pour attendre.

 

- Murdoch, tu as l’air si différent. Lança Anna perturbée.

- Oui je suis revenu définitivement, pour combien de temps, je n’en sais rien, mais j’ai reçu une mission. Une mission à l’intention de cette jeune demoiselle qui est là.

 

            Pauline l’observa interloquée. Kurt commença à deviner ce qui était en train de se jouer et son regard rencontra celui de Murdoch. Les deux hommes se fixèrent sans relâcher pendant une poignée de secondes.

 

- Va la chercher Anna. Dit Murdoch en tournant la tête dans la direction de sa tante.

- Murdoch…

- Ne crains rien, vas-y.

 

            Anna disparut quelques minutes dans sa chambre avant de revenir avec un sachet plastique qu’elle tendit à Murdoch. Tous le regardaient. Lentement Murdoch glissa sa main dans le sachet pour en retirer la casquette. Verte, en velours côtelé. Le visage de Jim se figea. Murdoch fixa Anna qui prit la parole.

 

- Le pauvre Patrick était vraiment amoureux d’Elisabeth, il en souffrait beaucoup.

- Mais je croyais que vous ne saviez rien. Dit Kurt très surpris.

- J’ai menti. Dit-elle un peu désolée. Oui, je sais, vous êtes un peu déçu, vous ne me croyiez pas capable de mentir, mais il fallait absolument que je protège Murdoch et je ne voulais pas que vous vous approchiez de lui. C’est pour cela que je vous avais parlé de lui dans des termes aussi dégradants. Cela dit Patrick ne m’avait rien dit, c’est Murdoch au cours de nos soirées ici même quand il me racontait les petits malheurs de son frère et les siens. À l’époque, il s’exprimait quelquefois difficilement mais quand on était habitué comme moi, ça allait.

 

            Puis elle se tourna vers Murdoch posant sa main sur son genou avant de reprendre son récit.

 

- Murdoch était si attaché à son frère, le voir ainsi lui faisait du mal, surtout qu’à cette époque comme je viens de vous le dire, il avait peu de moyens pour s’exprimer. Les deux frères jumeaux étaient proches, leurs parents n’avaient pas les moyens de se payer les frivolités de parents d’aujourd’hui qui jouent avec leurs enfants comme s’il s’agissait de poupées. Ils ne pouvaient s’amuser à leur payer des vêtement identiques, d’ailleurs même s’ils en avaient eu les moyens, ils ne l’auraient pas fait pour justement pouvoir les distinguer facilement. Mais, ils avaient chacun la même casquette en velours côtelé sauf que, celle de Patrick était verte et celle de Murdoch était brune. Ce soir-là lorsqu’il sortit de la maison Murdoch s’était trompé de casquette et avait pris celle de son frère. Cela lui arrivait quelquefois, il ne pouvait pas faire attention systématiquement à ce genre de détail et même, lui et Patrick s’amusaient à échanger leurs vêtements comme le font tous les jumeaux de la Terre, ne serait-ce que pour faire tourner leurs parents en bourrique.

- C’est pour cela que Patrick était revenu du phare nord la tête nue. Intervint Jim. Il ne l’a pas perdue dans la lutte, c’est son frère qui la portait.

- C’est aussi pour cela que mon père a confondu Patrick avec Murdoch juste avant de tomber…car il est tombé n’est ce pas? Interrogea Pauline.

- Oui! Répondit Murdoch. Je l’ai poussé. Je suis désolé, mais à cette époque quand j’étais dans ce monde je raisonnais comme un enfant.

 

            Juin 77, le soleil ne se couche que pour quelques heures, le crépuscule permanent de « Simmir Dim » règne en maître. Murdoch a quitté la maison pour attendre le méchant William qui fait du mal à son gentil frère Patrick. Ce dernier, qui ne veut pas déranger son frère pour lui laisser un peu d’intimité, l’a simplement suivi de loin. Il trouve qu‘il ne devrait pas aller près le corne, c‘est trop dangereux, il hésite à y aller mais voit son rival arriver et se dit qu‘il fera déjà attention à son frère pour lui. Murdoch est installé en dehors des limites de sécurité devant la corne nord. Il s’est assis sur le sol adossé au socle blanc. William, comme à son habitude arrive sifflotant à vélo. Murdoch sait que William aime venir là sur le promontoire pour écouter l’océan en particulier à cette époque de l’année où il fait si doux. Patrick lui reste caché au niveau du phare surveillant son frère de loin.

            Quand William arrive au bout du promontoire, il voit Murdoch qu’il prend pour Patrick à cause de sa casquette. Il lui demande ce qu’il fait là mais Murdoch ne répond pas et alors que William s’approche pour le saluer, Murdoch se relève brutalement et d’un geste très puissant frappe du plat de la main en plein dans le sternum de William qui perd instantanément l’équilibre. En un quart de seconde, la terreur de celui qui va mourir se dessine sur le visage du pauvre McRae qui ne trouve même plus la force de crier. Murdoch l’observe impassiblement. Et Billy tombe. Cette fois il crie, il hurle de toutes ses forces mais personne n’entend rien, on est bien trop loin. La chute ne dure peut-être cinq secondes et le corps de McRae touche la surface de surface de l’océan en présentant le dos ce qui a pour effet de briser sa colonne vertébrale en différents endroits ainsi que sa nuque. Il meurt sur le coup et coule à pic. Patrick les yeux incrédules assiste à l’horreur et au lieu de courir voir son frère il fuit. Quelques mètres à peine après avoir commencer à courir il tombe à genoux et vomit. Il est pâle, décontenancé. Il croit que tout ceci n’a pas eu lieu. Il se retourne, au loin, il voit encore Murdoch qui regarde en bas des falaises. Patrick se remet en marche d’un pas décidé, il est toujours aussi blême, il est nauséeux, il a envie de pleurer…

 

            Après ce récit Murdoch se tut. Il était triste, affligé. Anna intervint.

 

- Ce que je ne savais pas à l’époque et que j’ai appris depuis, c’est que Patrick avait assisté à toute la scène de loin, il m’en a parlé lors de sa dernière visite, c’est pour cela qu’il était si blême lorsque vous l’aviez vu sur le chemin du retour Jim. Rajouta-t-elle.

- Mais bon sang de bois, pourquoi s’est-il donné la mort? Protesta Jimmy.

- C’est pourtant clair. Intervint Pauline. Il voulait protéger son frère.

- J’espère qu’ils en ont tenu compte là-haut. Dit Jim en faisant le signe de croix.

 

            Kurt avait patiemment écouté les différents intervenants Il observait la rue en contrebas, le regard perdu. Jim se sentait soulagé, Pauline était contente de connaître toute la vérité. Alex et Thomas satisfaits d’avoir participé, mais ils étaient restés sur leur faim concernant les évènements étranges.

            Pourtant Murdoch ne semblait pas dans son assiette. Il regardait dans le vide, avachi dans son fauteuil, son regard était fixe, sa mâchoire pendait, un filet de salive s’échappa de sa bouche et c’est à ce moment qu’Anna remarqua qu’il se passait quelque chose d’anormal. Elle fut immédiatement saisie d’inquiétude et se leva pour s’approcher de son neveu.

 

- Murdoch? Demanda-t-elle en caressant ses cheveux.

 

            Du coup, les autres s’intéressèrent également à lui mais laissèrent Anna s‘en occuper. Elle continua à le caresser. Faisant un gros effort, Murdoch leva les yeux dans sa direction, il était visiblement retombé dans un état encore bien plus grave qu’avant, les yeux d’Anna se firent inquiets, elle prit son mouchoir pour essuyer sa bouche et l’appela encore une fois mais cette fois-ci, sa voix était tremblante d’émotion et une larme perla sur la joue de la vénérable tante.

            Subitement, elle fut saisie par la terreur, le visage de Murdoch commença à se déformer, il prit sa tête entre ses mains et tout son corps se mit à trembler comme s’il était saisi d’une crise de paludisme et lentement, Murdoch se releva commençant à chercher à dire quelque chose mais ne laissant échapper que des sons gutturaux. C’est alors que son corps se mit à faire des mouvements de plus en plus saccadés avec son bassin, il s’étira sur la pointe des pieds et son visage se leva vers le ciel, de plus en plus, tout son corps semblait s’allonger comme si un bourreau issu d’un autre temps lui faisait subir le supplice de la table à écarteler. Anna cherchait les autres du regard, elle était en larmes, terrorisée, le visage pris en étau entre ses mains et elle pleurait, terrifiée à l’idée que Murdoch était peut-être en train de la quitter pour toujours sans qu’elle puisse y faire quoi que ce soit. Les autres étaient pétrifiés.

            Dans un ultime effort, Murdoch lâcha un immense cri de douleur, profond, long, sombre et même ténébreux, avant de s’effondrer sur le sol, son corps était inerte et sans vie, il en était enfin délivré pour l’éternité.

            Anna, telle une maman qui vient de perdre sa progéniture, se pencha sur le corps de son neveu pour l’embrasser, elle lui saisit la tête pour la serrer contre sa poitrine tout en balançant d’avant en arrière, comme on s’y prend pour bercer un enfant ou comme on s’y prend pour entrer en transe et oublier la réalité.

            Chacun de ceux qui étaient présents n’avaient qu’une idée en tête, la consoler, la réconforter.

            L’autopsie conclut à une attaque. Le légiste n’avait jamais vu pareille chose, le système de circulation sanguine avait été totalement détruit, comme si l’intérieur du corps de Murdoch avait été aspergé d’acide. Un mystère de plus pour ceux qui avaient côtoyé cet homme durant sa vie.

 

            Pour une fois, pour la première fois même, Miwaill se montrait sous un nouveau jour à Comdr’hu, bien que ce dernier fut encore fortement imprégné des sentiments terrestres, il se rendait bien compte qu’il n’avait rien de méchant et, contrairement aux autres, Comdr’hu faisait partie des privilégiés qui connaissaient déjà parfaitement le fonctionnement de Veh’Ena.

            Reg’Ilba qui avait été le plus fidèle des compagnons accueillit chaleureusement le nouvel arrivant, il avait amené avec lui un voile de première importance : Cirkapt. Ce dernier s’était amplement fondu dans Veh’Ena et s’y sentait aussi à l’aise que les autres, Tegar, Het’Esbila et même Hubbet’Zel partageaient ce moment d’une rare intensité quand deux voiles frères, deux entités sœurs issus du même courant cosmique se refondaient ensemble.

            Ils pouvaient à présent se rappeler ces moments passés, il y a bien longtemps, bien que cela ne veuille rien dire, où ils s’apprêtaient à être envoyés par Reg’Ilba en ce jour terrestre du 6 avril 1954 pour habiter les corps de Patrick et Murdoch Fraser.

            Cirkapt savait qu’il fallait éviter de choisir le second humain dans l’ordre de naissance des jumeaux et il insista auprès de Comdr’hu pour s’incarner dans l’aîné. Pourquoi son voile frère se serait-il méfié? Ils se faisaient confiance. Mais des deux, c’est bien Cirkapt qui en paya le prix car sa vie terrestre fut continuellement assombrie par la culpabilité que ressentait Patrick de n’avoir pas pris la place de son frère, alors que Murdoch avait passé la plus grande partie de sa vie plongé dans l’enchantement de Veh’Ena parce que son handicap lui permettait d’exploiter ses pouvoirs extra sensoriels qui maintenaient Comdr’hu en contact.

 

            Finalement, au cours du mois de septembre, Anna reprit contact avec le gouvernement des Shetlands pour faire valoir ses droits à héritage. A présent que Murdoch était enterré à Inverness, elle n’avait plus rien à y faire et décida de quitter cette ville qu’elle aimait tant. A quatre vingt trois ans, elle savait qu’il lui faudrait se préparer tôt ou tard à ce fameux « grand voyage » et rejoindre ses neveux, son frère, ses parents et le mieux pour le faire était d’aller là où tout a commencé. Heureusement pour elle, elle réussit à inverser les choses à temps et malheureusement pour les quatre cents familles qui avaient déposé leur candidature, il leur faudrait prendre leur mal en patience ou trouver une autre destination.

            Les affaires de Patrick qu’elle avait ramenées avec elle quelques semaines plus tôt étaient encore dans les cartons, c’était toujours ça de moins à faire. Quant à ses affaires à elle, il n’y avait pas grand-chose qu’elle souhaitait conserver. Les anciens meubles à Rippack feraient très bien l’affaire, à part ses effets personnels, Anna prit surtout la peine d’emballer soigneusement ses précieux livres parmi lesquels s’en trouvaient plusieurs qu’elle avait co-signés. L’appartement de Ness Walk se vendit très rapidement, ce quartier étant très convoité, elle obtint sans discuter le prix exigé qui était largement au dessus des pris du marché.

            Ainsi le « jeune homme » James Kerr se retrouva avec une charmante voisine et toute l’île se félicita du retour de la vénérable dame après quasiment soixante dix années d’absence.

 

Commenter cet article