L'île aux moutons - Ch. 14 : Retour à Fair Isle

Publié le par l.ile.aux.moutons.over-blog.com

Retour à Fair Isle

 

I

 

            Le vieux Jim Kerr avait simplement pris soin de laisser le pick-up de Kurt près de l’aérodrome. Il savait que lui et Pauline allaient rentrer sur l’île ce matin avec le premier avion, mais il préféra ne pas être là tant il était ennuyé par ce qui était en train de se dérouler dans la salle commune.

            La veille, Blaine était venu lui rendre visite pour l’informer que l’ensemble des habitants avaient décidé de se réunir le samedi matin pour débattre encore une fois du cas de Kurt. Jim avait beau argumenter que ce se serait pour la troisième fois et que ça ne servait toujours à rien, d’autant plus que personne ne savait si le couple reviendrait un jour. Certains n’étaient pas d’accord avec le fait que la fille Young ait été forcée de partir et l’absence prolongée de Kurt avait été interprétée comme le signe d’un bannissement volontaire et solidaire.

 

- Il faut que tu viennes Jim, tu as ton mot à dire dans cette histoire.

- Laisse-moi tranquille Blaine, j’en ai assez fait comme ça. Et toi aussi d‘ailleurs! Dis aux autres de m’oublier un peu, s’il vous plaît!

- Il faut extirper ce mal. Nous arrivons à contenir la zizanie, il ne faut pas lâcher le morceau sinon ça pourrait être la fin. La fin de Fair Isle! Tu te rends compte?

- Laissez moi tranquille! Répondit le vieux Kerr.

 

            Le matin même, vers neuf heures, les habitants commencèrent à arriver et s’installèrent sur les chaises qui avaient été alignées dans la salle. Certains commencèrent à montrer des signes évidents de ras-le-bol. Blaine prit la parole en premier pour expliquer une nouvelle fois avec franchise qu’il était le responsable du départ de Pauline, la fille d’Elisabeth Young et il refit son exposé. Il avait estimé que le lien qui unissait les habitants de Fair Isle était au-dessus de tout, ils étaient des pionniers, des conquérants, ils avaient choisi un mode de vie bien différent de la plupart des autres hommes et, malgré les liens aériens et maritimes qui existaient avec le reste du monde, le sentiment d’isolation créait un ciment dont la force était bien supérieure à n’importe quelle forme de nationalisme ou de patriotisme, notions qui n’avaient, par ailleurs, aucun sens sur l’île. Il s’agissait plutôt d’une réelle et véritable fraternité. L’exposé eut pour effet de revigorer ceux qui se sentaient un peu faiblir dans leurs convictions. Malgré cela, les clans commencèrent à s’étioler, de plus en plus de partisans comprirent qu’à force de se disputer, le prix à payer pourrait être exorbitant.

            C’est Brad qui pilotait l’avion qui amena Pauline et Kurt de retour. Pour une fois, le pilote trouva un aérodrome complètement vide. Pas une âme qui avait fait le déplacement. Le vent ne soufflait pas et l’appareil fit une approche calme sans la moindre secousse. Brad se retournait de temps en temps et souriait à Pauline qui lui faisait signe du doigt de regarder devant lui.

 

- Pourquoi se retourne-t-il tout le temps sur toi en souriant? Il ne vas tout de même pas te draguer devant moi. Lança Kurt.

- C’est lui qui dansait la valse avec le vent, la première fois et moi qui était au bord de rendre mon repas, j’étais toute pâle. Je le vois encore se payer de tête.

 

            D’un coup Brad ne quitta plus la piste des yeux.

 

- Oh damned! Dit-il sur un ton fort.

- Quoi? Qu’y a-t-il Brad?

- Personne sur la piste, le fourgon incendie n’est pas sorti, et pas de pompiers en faction, je ne peux pas me poser. Mais il se passe quoi sur cette île?

 

            Consignes de sécurité ou pas, il n’était pas question, pour les deux passagers, de rebrousser chemin. Si cela se savait cela coûterait la licence au pilote. Mais aussi loin qu’il pouvait voir, il n’y avait pas âme qui vive et Kurt lui certifia que ce ne serait ni lui ni sa compagne qui piperait un mot de tout ça. Brad lança un petit sourire à Kurt et lui fit un petit clin d’œil. Sitôt après l’avion commença sa descente pour enfin se poser.

            L’avion garé près des barrières de sécurité, c’est Pauline qui sortit la première de l’appareil suivie par Kurt et enfin Brad qui regardait tout autour de lui. Il avait l’impression de se retrouver dans ce film où Harry Belafonte se retrouvait seul sur la Terre, totalement abandonné.

 

- Mais où sont-ils tous? Lança Brad.

- Je ne sais pas. Répondit Kurt qui continuait à observer vers le sud de l’île sans pouvoir distinguer une auto en mouvement, sans voir un tracteur au travail, pas un crofter qui marquait un mouton ou qui réparait une clôture.

- Même Jim n’est pas là. Dit Pauline.

 

            Kurt haussa les épaules et invita sa compagne à monter dans son véhicule qui avait été laissé là à leur intention par Jim. Ils prirent immédiatement la direction de Rippack pour aller le voir.

            Comme il l’avait dit à Blaine la veille au soir, le vieux Jim n’était pas d’humeur à voir du monde, y compris Kurt et sa compagne, c’est bien pour cela qu’il avait abandonné le véhicule à l’aérodrome. Le pick-up s’arrêta juste devant la maison et Pauline se dirigea vers l’entrée pendant que Kurt attendait patiemment, laissant le moteur tourner. Comme personne ne répondit, Pauline pénétra à l’intérieur et appela plusieurs fois, sans résultat.

            Kurt reprit la route vers le sud jusqu’à South Harbour et remonta l’île par le côté ouest tout en scrutant autour de lui. Décidément, l’île semblait totalement vide mais, si Jim Kerr était encore là, il se pourrait qu’il se soit réfugié dans un endroit difficilement accessible.

 

- Pourquoi t’arrêtes-tu ici? Demanda Pauline.

- Je dois vérifier quelque chose. Le vieux Kerr ne vas pas bien depuis la mort de Patrick, je pense qu’il est allé quelque part où personne ne viendra le chercher.

- Chez mes grands-parents à Malcolm’s Head?

- Non juste à côté…Il m’avait parlé un jour d’un endroit où il aimait se réfugier étant enfant, je suis sûr de le trouver là-bas.

 

            Il arrivait quelques fois, malgré les clôtures et autres protections qu’un mouton vienne se perdre à Reevas. Cet endroit de Fair Isle ressemblait à Malcolm’s Head et était situé juste à côté mais, sa particularité était que, l’avancée rocheuse qui le constituait était fendue en deux et l’océan s’engouffrait dans ce canal pour s’échouer sur une petite plage de quelques mètres de larges complètement ceinturée de falaises. La pente était raide mais on pouvait descendre et accéder en bas si l’on se montrait suffisamment prudent.

            Kurt s’approcha et vit Jim assis au fond faisant face au canal qui débouchait sur la mer. Il essaya de l’appeler deux fois, Jim ne bougea pas d’un cil. Kurt réitéra son appel une troisième fois et vigoureusement. Sans se retourner Jim tendit simplement son bras en arrière et d’un geste fit comprendre qu’il voulait qu’on le laisse tranquille.

            A chaque fois qu’une intervention était nécessaire à Reevas, on faisait appel à un jeune sauveteur ayant quelque expérience en alpinisme et disposant d’un peu de matériel d’escalade. Mais Jim, malgré ses soixante douze ans, connaissait chaque recoin de Reevas, il y allait depuis l’enfance et n’avait nul besoin de corde et de mousqueton et devant son obstination, Kurt décida de prendre le risque de descendre à son tour.

 

- Mais qu’est ce que tu fais Kurt? Cria Pauline.

- Je vais le chercher!

 

            Pauline sentit son estomac se nouer, même s’il ne s’agissait que de quelques mètres, c’était suffisamment haut pour se tuer, en plus, la paroi était légèrement herbeuse et humidifiée en permanence, une vraie patinoire.

            Sur la droite, il y avait quelques rochers qui semblaient offrir des appuis possibles pour assurer une descente, « c’est l’occasion de mettre à profit mon stage d’intervention en milieu périlleux » songea Kurt en amorçant son parcours mais, malgré toutes les précautions prises et le fameux stage organisé par la police allemande remontant tout de même plus de sept ans en arrière, Kurt perdit rapidement le contrôle de la situation et glissa avant de se retrouver coincé au milieu de la paroi. Il tenta d’attraper une fente dans un rocher sur sa droite, mais elle était trop loin, il essaya alors de poser un pied sur un mince rebord un peu en dessous de lui, mais son pied glissa et il s’érafla la jambe et se blessa les mains en se tenant fortement à la paroi rocheuse. Le voyant glisser, Pauline lâcha un cri d’horreur que Jim ne put plus ignorer, il se retourna et vit Kurt en très mauvaise posture. Comme un jeune homme, il se releva vigoureusement et se précipita vers son ami. Le 29 octobre prochain, le respectable James Kerr allait fêter ses soixante treize ans, mais en le voyant gravir les rochers aussi facilement que s’il s’était baladé sur un chemin plat, n’importe qui aurait prié pour être capable d’en faire autant même dans la fleur de l’âge.

            Kurt était assis dans l’herbe un peu fatigué et un peu choqué, il s’était payé une belle frousse et sa main droite ainsi que sa jambe le faisaient souffrir. Pauline l’enserrait très fort, elle aussi avait eu peur. Quant à Jim, il sortit son tabac, une feuille et d’un geste sûr, à une main, se roula une cigarette.

 

- C’est la première fois que je te vois fumer. Lança Kurt.

- J’ai arrêté il y a trente ans, il me restait ce vieux paquet, je voulais m‘en rouler une là en bas. Oh mon Dieu, ce vieux tabac est infect! Répondit Jim en toussant comme si c’était la première fois qu’il fumait.

- Bon alors, que se passe-t-il ici Jim?

- Ils sont en train de discuter de votre cas à toi et à Pauline.

- Mais Kurt n’a rien à voir là-dedans, j’ai réglé ça avec Blaine. Intervint Pauline.

- Blaine! Blaine! Blaine! …il n’a rien à décider du tout, il n’est pas le chef, ni le président ou le lochiel…

- Le quoi? Demanda Pauline.

- C’est le titre que portent les chefs de clans Écossais. Expliqua Kurt avant de reprendre.

- Bon! On va aller leur parler. D’accord Pauline?

- Et comment!

 

            Depuis l’extérieur de la salle on aurait pu croire qu’ils étaient des centaines à discuter à l’intérieur. Ils étaient loin d’être d’accord entre eux, cela s‘entendait. Kurt tourna son regard vers Jim sans mot dire, il voulait juste savoir si ce dernier l’accompagnerait, les yeux du vieux Kerr étaient parfaitement explicites à ce sujet et Pauline poussa la porte. Personne ne remarqua rien, sauf Blaine qui faisait face à l’entrée de la salle et qui releva la tête en direction des visiteurs, Jim referma derrière lui. Le voisin de Blaine voyant ce dernier muet et le regard fixe, se tut à son tour avant de regarder vers l’entrée lui aussi et, peu à peu, le silence se propagea et tous fixèrent les trois compagnons dans le silence le plus absolu.

            Kurt commença à remonter lentement vers le groupe en tenant Pauline par la main, Jim, les mains dans les poches resta sur place les regardant faire quand subitement Blaine rompit le silence.

 

- Vous n’avez rien à faire ici tous les deux pour le moment!

 

            Cette simple remarque mit le feu aux poudres, les partisans de Kurt et Pauline se mirent immédiatement à exprimer leur désaccord avec véhémence et leurs adversaires en profitèrent pour en faire de même. Malgré tout, même si le ton montait un peu cela ne ressemblait plus à une séance parlementaire houleuse mais plutôt à une grande réunion familiale un peu agitée.

 

- Silence vous tous! Hurla James Kerr.

 

            Les regards se tournèrent tous vers lui qui s’était avancé du fond de la salle. L’homme le plus paisible de l’île c’était sans doute le vieux Jimmy, alors quand exceptionnellement il poussait une gueulante cela surprenait tout le monde et tous se turent. Il passa à côté de ses amis en faisant comme s’ils n’étaient pas là, une façon pour lui de dire d’entrée de jeu qu’ils n’avaient rien à voir dans tout ça.

 

- Patrick Fraser était mon ami. Vous le savez tous. Je l’aimais bien. William McRae aussi était mon ami et peut-être plus que ça encore. Je sais que nous sommes une communauté, ce qu’il y a entre nous, ici, à Fair Isle…il n’y a que nous qui puissions le comprendre. Nous sommes une famille, nous sommes des frères et des sœurs. Et que doit-on faire si un de nos frères se rend coupable d’un crime? Hein?…Dans certaines famille on cache, on se tait, et on fait comme si de rien n’était. Dans d’autres, on voit le père conduire son fils auprès des autorités pour qu’il se dénonce et enfin, dans d’autres on considère qu’un crime ne doit jamais rester impuni, quelles que soient les conséquences ou les risques.

            J’ai vécu pendant trente ans avec un poids sur les épaules, j’ai bu pour oublier, beaucoup bu…Fraser me côtoyait presque tous les jours, il savait que je savais, il me voyait rongé par ce secret dont je ne savais pas quoi faire. Et il m’a laissé dans mon désarroi, dans ma solitude…dans mon alcool. Malgré tout, il était mon frère, mon ami et malgré ce lien, nous avons fait comme si de rien n’était.

            Eh bien laissez-moi vous le dire, bande d’entêtés! C’est une erreur, une faute! J’ai vu William aller vers le phare nord, j’ai vu Patrick en revenir. Et j’aurais du le dire il y a trente ans. Que ça vous plaise ou non, C’EST COMME CA!

- Moi, j’ai une question pour Kurt, maintenant qu’il est là. Intervint Blaine avant de reprendre.

- Le mois dernier quand la police est venue pour interroger Fraser et Kerr, que s’est-il passé? Dis-nous ce que Jim à dit!

- …A peu de choses près, ce que vous venez d’entendre.

- Et quelles ont été les conclusions de l’officier de police?

 

            Kurt resta silencieux.

 

- Kurt! Quelles ont été les conclusions de l’officier de police?

- Que le témoignage de James ne reposait que sûr des suppositions, que c’était bien trop maigre pour mettre en place une procédure…Kurt avait le visage un peu gêné, Pauline se rapprocha de lui pour le soutenir.

- Je te remercie de ton honnêteté. Conclut Blaine.

- Voilà exactement pourquoi il fait partie des nôtres. Lança une voix jeune qui trancha dans l’ambiance.

 

            Neil Waterston brava à nouveau l’assemblée du haut de ses vingt trois ans. Lui qui, cinq années plus tôt avait vu arriver d’un mauvais œil ce continental « pas de chez nous ». Kurt et lui n’avaient jamais eu de rapports particuliers, mais le jeune Neil s’accommoda rapidement de la présence de « l’étranger », Kurt était d’une telle discrétion et en plus il était installé dans la maison la plus à l’écart.

 

- Nous devons maintenant laisser notre frère Patrick reposer en paix et nous devons panser nos blessures. Kurt est un homme droit et honnête il n’a fait que son devoir, tout cela n’a que trop duré.

- Le petit à raison Blaine, ça suffit maintenant. Fraser a choisi sa sortie, il aurait pu s’expliquer il n’a pas voulu le faire, ça a été sa décision et nous devons l’accepter et surtout, ne pas nous chercher un bouc émissaire.

 

            Les hochements de têtes qu’on vit un peu partout semblaient confirmer que l’ensemble des habitants souhaitaient que le calme et la sérénité reviennent.

 

- Mon seul but a été de préserver l’harmonie ici! Si vous tous souhaitez enterrer cette affaire définitivement, je vous suivrai. Blaine s’avança vers le couple, posa une main sur l’épaule de Kurt avant de le regarder dans les yeux, sévèrement dans un premier temps, puis son visage devint lentement plus amical, il tendit sa main, Kurt la saisit, il était ému et Blaine lui souhaita la bienvenue pour la deuxième fois de sa vie.

 

- Aïe! Lâcha Kurt.

- Que t’arrive-t-il? Est-ce que c’est moi qui t’ai écrasé les doigts cette fois? Interrogea Blaine toujours en train de lui serrer la main.

- Ha!Ha! Cet abruti a voulu descendre dans Reevas. Répondit Jim en riant.

- Comment ça, mais c’est très dangereux ça Kurt! Tu aurais pu te tuer.

 

            Neil Waterston qui avait déjà eu à y descendre pour récupérer une de ses bêtes savait de quoi il parlait, du coup tous les habitants se retrouvèrent autour de Kurt lui tapotant sur l’épaule ou sur la tête comme on le ferait avec le petit frère imprudent.

 

II

 

            Pendant ce temps, le bimoteur qui assurait la seconde liaison de la journée se posa vers midi et demi ce samedi là, sur l’aérodrome de l’île. Le camion d‘intervention avait été sorti, deux pompiers se trouvaient à proximité, prêts à servir. Les choses étaient en train de reprendre leur cours sur l’île heureusement car ce pilots là n’aurait pris aucun risque avec le règlement.

            Les passagers débarquèrent et vidèrent le contenu de l’appareil de leurs affaires. Déjà ils regardaient au loin et autour d’eux voyant les fermiers qui venaient de se remettre au travail.

 

- C’est ça ton île alors?

- Oui Thomas, c’est mon île aux oiseaux, mon paradis du bout du monde, respire moi cet air, sens moi ces odeurs, tu sens cette douceur, cette fraîcheur, c’est la vie ici!

- Ouais! En attendant, je suis fatigué et j’ai faim et j’aimerais bien savoir comment on va retrouver Kurt et Pauline.

- A mon avis ça ne devrait pas poser trop de problème my dear friend, regarde devant toi.

 

            Alex pointa son index en direction du sud, à la bifurcation entre la route de l’aérodrome et celle qui menait vers North Haven se tenait le pick-up de Kurt qui s’était arrêté avant de reprendre la route en direction de la piste d’envol. Le véhicule s’arrêta à quelques mètres de l’avion et Kurt en descendit. Il resta à côté du pick-up en se tenant contre la portière et regardant avec le sourire sa Pauline qui courait vers Thomas. C’était une très belle journée et l’arrivé de ceux qui commençaient à devenir des amis était une parfaite et agréable surprise.

            Pauline fit la bise à Thomas et Alex, et Kurt leur serra la main avant de les inviter à North Lighthouse Lodge où les deux nouveaux arrivants eurent droits à une collation en attendant quelque chose de plus consistant pour le soir.

            Le bœuf bourguignon avait mijoté depuis le milieu de l’après-midi, les effluves de petits lardons parfumaient le cottage. Pauline et Kurt s’affairaient pour préparer une agréable soirée à leurs visiteurs. Alex et Thomas, sur les conseils de Pauline, commencèrent par gravir Ward Hill avec une petite carte sommaire dessinée par Kurt et comportant les noms des différents coins de Fair Isle. Ils avaient consacré toute la demi-journée à se promener, bien sûr, ils ne purent visiter toute l’île à pied aussi rapidement mais, une fois au sommet de Ward Hill, il purent tranquillement choisir vers où aller pour commencer.

 

- Après Ward Hill, nous nous sommes installés au sommet de Buness, la vue y est impressionnante…Alex fut interrompu par son ami Thomas qui était tout aussi enthousiaste.

- Oui en regardant à droite on voyait les falaises du nord de l’île et au sud ce magnifique rocher…comment s’appelle-t-il déjà?

- Sheeprock. Répondit Kurt.

- Oui c’est ça, superbe!

- Pas mal mon coin paumé hein? Pauline savourait.

 

            C’était une fois de plus l’occasion d’ouvrir le Champagne. Kurt remplit les coupes et les tendit à chacun avant de revenir vers le salon avec un plateau d’amuse-bouches tous plus raffinés les uns que les autres.

 

- Tu as préparé ça toi-même Pauline? Demanda Thomas.

- C’est pas moi, c’est Kurt. Répondit-elle.

- Et je suppose que cette bonne odeur qui vient de la cuisine et qui est en train de me rendre à moitié fou tellement j’ai faim, c’est Kurt aussi?

- Non c’est ma belle et moi ensemble. Conclut Kurt.

- En tous cas, on est bien chez vous. C’est un BB de luxe. Dit Alex.

- Un BB? Demanda Thomas.

- Bed and Breakfast. Répondirent les trois autres.

- Ça devrait s’appeler BBD puisque tu sers un dîner, qui sent d’ailleurs diablement bon. Commenta Thomas.

- Merci…Dites les amis, je suis un peu intriguée. Pour tout dire, je suis surprise de vous voir ici…

 

            Thomas et Alex se regardèrent pour savoir qui des deux allait prendre la parole et expliquer leur présence. Finalement ils se lancèrent tous les deux puis s’arrêtèrent tous les deux brutalement, se regardant en souriant et en s’interrogeant du regard : « bon j’y vais ou tu y vas » quand enfin, Thomas prit la parole.

 

- Vous êtes tellement amoureux vous deux que vous ne voyez plus rien d’autre autour de vous! A aucun moment vous ne vous êtes demandés comment Pauline a été retrouvée? N’est ce pas?

- D’après de ce que j’ai su, heureusement que Pauline avait informé la co-locataire de Sophia…

- Non Kurt! Interrompit Thomas. Ça n’a été que la confirmation mais moi et Alex nous savions précisément où elle était.

 

            Kurt haussa les épaules, il n’en avait rien su effectivement.

 

- J’ai reçu un mail de je ne sais qui. Reprit Thomas. Et ce mail me donnait des coordonnées géographiques de l’endroit précis où tu t’es crashée avec ta bagnole.

- Ah oui, ben voilà, fallait le dire tout de suite, on va pas en faire un fromage. Conclut Pauline.

- Hein? Quoi? J’ai loupé un épisode là ou quoi? Pauline, tu as compris un mot de ce que je viens de raconter?

- Oui Tom, tu as eu un message par le Net qui t’indiquait le lieu de mon accident et tu ne sais pas d’où provenait ce message.

- Il venait probablement du même endroit que mes messages. Intervint Kurt.

- Comment? Quels messages? Vous recevez des messages…bizarres vous aussi? Alex était aux aguets.

- Oui ma défunte épouse communique avec moi de temps en temps, bon ça fait un petit moment qu’il n’y a rien eu, il n’y aura probablement plus rien maintenant.

- C’est comme moi, mon père qui est mort il y a trente ans était en communication avec moi et…

 

            Pauline s’interrompit. Elle venait de remarquer que lorsque Kurt prenait la parole, Alex et Thomas le fixait et dès qu’elle parlait à son tour, leurs visages se tournaient vers elle de concert, tels des spectateurs d’un match de tennis. En plus ils étaient tellement ébahis par ce qu’ils étaient en train d’entendre que leurs yeux se figeaient sur leur interlocuteur, la bouche à moitié ouverte, comme s’ils étaient un peu  demeurés. Alex et Thomas avaient à ce moment-là la tête de l’idiot du village.

 

- Mais qu’est-ce que vous nous chantez là? Demanda Thomas.

 

            Pendant l’heure qui suivit Kurt raconta patiemment les évènements pour le moins particuliers qui s’étaient déroulés sur l’île depuis que Patrick Fraser était venu frapper à sa porte un samedi matin de début juin pour lui parler d’une corne de brume désaffectée qui fonctionnait tout de même alors que personne ne l’alimentait et surtout qu’il était le seul à entendre du moins, jusqu’à l’arrivée de Pauline.

            Thomas et Alex étaient fascinés par ce récit et essayaient d’imaginer les manifestations, leurs déroulements. En quelques secondes, les deux scientifiques qui étaient systématiquement en phase décidèrent qu’il leur fallait participer à « ça ».

 

- Je veux bien, mais je ne sais pas comment faire. Il ne se passe plus rien et depuis un bon moment. Conclut Kurt.

 

            Cirkapt avait apprit à se fondre à présent dans Veh’Ena. Comme tous les autres il se sentait bien à l’aise et les sentiments négatifs de sa vie terrestre l’avaient complètement quitté. Toutefois, il sentait bien que quelque chose n’était pas dans l’ordre des choses. Il y avait quelqu’un quelque part qu’il fallait sauver…

 

            Pendant qu’Alex, Thomas et leurs amis se goinfraient de pâtes fraîches arrosées de la magnifique sauce bourguignonne, James Kerr se sentait bien seul dans sa petite maison de Rippack. Les évènements de la journée avaient été éprouvants. Il était heureux que tout s’arrange pour Kurt et Pauline et que l’île retrouve sa sérénité mais lui, il s’était senti coupable pendant trente ans de n’avoir rien dit et à présent, il se sentait coupable d’avoir parlé. Son problème à lui n’était pas résolu et il continuait à penser à Patrick, jour après jour se demandant si, là où il était, il lui avait pardonné ou non.

            La solitude n’avait jamais pesé à Jim, c’était une vie qu’il avait choisie, il se sentait bien ainsi sans « bonne femme » dans les pattes pour lui dire ce qu’il a à faire. Mais ce samedi soir là était différent, car il pensait toujours que Patrick Fraser était comme lui rongé par quelque chose durant toutes ces années et que donc, il y avait quelqu’un à Fair Isle qui partageait son sentiment de tristesse. Maintenant que Patrick était mort, que Blaine et les autres étaient heureux de voir Kurt et Pauline réintégrer la communauté avec leur bénédiction et que les problèmes du couple étaient derrière eux, Jim se sentait bien le seul et unique habitant de Fair Isle qui soit bien triste.

            Jim regardait par la fenêtre, la soirée était bien avancée mais il faisait parfaitement jour bien que « Simmir Dim »  ne soit plus qu‘un souvenir jusqu’à l’année prochaine. Prisonnier de ses songes, il préféra se laisser emporter par ses rêves plutôt que de se laisser envahir par la déprime de la réalité regardant le magnifique paysage qui s’offrait à lui. Il était complètement dans la lune, cela lui faisait un bien fou d’arriver à penser à autre chose pendant quelques minutes quand d’un coup il faillit tomber de sa chaise, effrayé par la puissante sonnerie de son vieux téléphone. Il faut dire que le vieux modèle noir datait d’une autre époque, un de ces anciens machins qui font un bruit à crever les tympans. Il se précipita et saisit le combiné pour le porter à son oreille. Il n’eut même pas le temps de prononcer le traditionnel « allo », le téléphone ne faisait qu’émettre des sons plus bizarres les uns que les autres, puis une phrase. Jim fronça les sourcils, il observait le combiné avant de le coller à nouveau à son oreille, comme pour bien vérifier qu’il s’agissait de son téléphone et pas d’autre chose. « Qui êtes-vous? » finit-il par demander. Pas de réponse, des bruits, la phrase. Au bout de quelques secondes, il raccrocha, pensant à une panne quelconque sur le réseau.

            Dix secondes plus tard le téléphone sonna une nouvelle fois. Alors qu’en principe l’appareil de Jim ne servait qu’une ou deux fois dans le mois, ce soir là il allait pouvoir décrocher et raccrocher plus souvent que dans toute une année et, faisant preuve d’une patience envers une machine qui, en principe, ne le caractérisait pas vraiment, Jim continua ainsi à décrocher et raccrocher dans l’espoir que cela finisse par cesser. Malheureusement, ce ne fut pas le cas et Jim commença à prononcer des injures de plus en plus grossières au fur et à mesure que ce manège devenait de plus en plus insupportable. Finalement, en désespoir de cause, Jim décida de laisser le téléphone décroché pendant une bonne heure. Cela ne servit à rien puisque lorsqu’il raccrocha pour la énième fois le combiné le vacarme recommença. « Bonté divine » hurla-t-il avant de le décrocher pour la dernière fois et de poser l’appareil avec une certaine rage. Il coupa la communication et fit un geste de ras-le-bol avant d’aller se coucher.

            Depuis qu’il avait cessé de taquiner la dive bouteille, Jim avait un sommeil apaisé, calme et profond. Malgré ses vieux souvenirs qui le taraudaient en plus il commença à gamberger à propos de ce satané téléphone. « J’espère que c’est pas la même chose que ce qui est arrivé à Patrick » songea-t-il. « Lui et sa corne de brume et moi avec mon téléphone… ce serait vraiment le bouquet. »

 

- Bon on verra ça demain. Dit-il en éteignant la lampe de chevet. Il arriva ce soir-là encore à trouver le repos. Il ferma les yeux pour s’endormir aussitôt.

 

III

 

            Le dimanche matin, Kurt décida de rendre une visite au vieux Jim histoire de voir comment il allait. C’était un peu comme le premier matin du monde, tout semblait aller pour le mieux. Rien n’aurait pu lui enlever le sourire ou alourdir son pas. Même si la soirée s’était terminée fort nuitamment, Kurt ne dérogea pas à sa règle du lève-tôt et après une bonne tasse de thé se mit en route laissant Pauline faire sa grasse matinée et Thomas et Alex qui occupaient les chambres d’hôtes, cuver l’assortiment de Pur Single Malt dont la dégustation avait jalonnée la fin de soirée.

            Jim était levé, lavé et habillé. La nuit avait été paisible mais au réveil les humeurs laissées dans les pantoufles refaisaient immanquablement surface. Voir Kurt s’approcher de chez lui, le fit tout de même sourire. Un petit moment de plaisir. Voir le pick-up qu’il avait conduit pendant près de quatre semaines s’approcher de sa maison avec Kurt à son bord. Le véhicule s’arrêta à quelques pas de Jim, les deux hommes se saluèrent et le vieux Kerr invita son ami à prendre un café chez lui.

            En rentrant dans la maison, Jim se dirigea tout de suite vers sa petite cuisine et envoya Kurt s’installer au salon en l’attendant. Kurt ôta sa veste et alla regarder par la fenêtre, celle qui donne sur Sheeprock, celle par laquelle Jim aimait regarder le paysage.

 

- Tu as vraiment une belle situation ici Jim.

- Oui la vue est belle. Répondit-il depuis sa cuisine.

 

            En tournant la tête, Kurt remarqua que le combiné du téléphone était décroché et pensa que le vieux Kerr avait oublié de le raccrocher par inadvertance, « il gatouille le Jimmy » songea Kurt en souriant. Il prit le combiné dans les mains et après s’être assuré qu’il n’y avait personne en ligne, raccrocha. Dans les dix secondes, le téléphone se mit à sonner. Jim se précipita pour aller décrocher et comme la veille au soir, des bruits bizarres se faisaient entendre, il raccrocha aussitôt et décrocha pour ne plus être dérangé. Le teint un peu pâlot, il avait du mal à dissimuler son embarras, sa peur naissante.

 

- La nuit dernière ça n’a pas arrêté, la ligne doit être en dérangement.

 

            Cela se voyait bien qu’il ne croyait pas lui-même à cette affirmation. Après avoir demandé à Jim l’autorisation de le faire, Kurt remit le combiné en place et, une fois de plus, dans les dix secondes, le téléphone sonna à nouveau, mais cette fois-ci ce fut lui qui décrocha et comme l’avait dit Jim, l’appareil ne produisait que des sons qui n’avaient ni queue ni tête. Malgré tout Kurt resta avec l’écouteur collé à l’oreille et il attendit ainsi, pendant plusieurs minutes, il se rendit alors compte qu’il y avait comme un rythme dans les sons, comme si une série de notes et de bruits étaient inlassablement enchaînés les uns aux autres, perpétuellement. Au bout de sept à huit minutes, Kurt raccrocha et décrocha immédiatement tout en continuant à réfléchir. Kurt pensa tout de suite aux évènements des semaines passées et observa James qui regardait ailleurs.

 

- Tu es sûr que tu ne comprends rien à ces sons?

- Pas un traître mot. Répondit Jim.

- C’est très bizarre, normalement lorsqu’un message arrive il n’est compréhensible que par son destinataire. Tu devrais comprendre.

- Désolé, c’est du charabia pour moi. Dit-il en regardant par la fenêtre. Signe évident qu’il était en train de mentir, détail qui n’échappa pas à l’ex-policier.

- Écoute Jim, ne bouge pas d’ici, je vais revenir.

 

            Kurt reprit son pick-up et, sans précaution fonça en prenant le chemin inverse de celui qu’il avait emprunté quelques minutes plus tôt. Même les moutons à tête noire de l’île qui s’aventuraient de temps en temps sur les voies de communication et qui en principe toisent flegmatiquement les automobilistes qui arrivent à leur rencontre, préférèrent dégager vite fait en entendant le gros moteur vrombir et en voyant le gros pick-up foncer sur eux avec nulle intention de ralentir.

            Une poignée de minutes plus tard, Kurt débarqua sans ménagement dans la chambre d’Alex qui dormait profondément mais le vacarme le tira bien vite de ses rêves. Kurt se dirigea vers la fenêtre pour tirer les rideaux et laisser la lumière du jour pénétrer violemment. Alex s’engouffra de plus belle au fond du lit et Kurt fut contraint d’arracher la couette qu’il tenait fermement dans les mains.

 

- Mais c’est un cottage pour les vacances ici ou une annexe de la Royal Navy? Hurla Alex.

- Debout matelot! J’ai quelque chose pour vous…enfin, je crois!

 

            Alex et Thomas avaient ramené avec eux quelques appareils pour pouvoir effectuer des mesures et des enregistrements de données. Il ne fallut pas plus de quelques mots pour mettre les deux fouineurs en état d’alerte maximum. Kurt les laissa enfiler quelques vêtements et les attendit à la maison pour un café. Thomas et Alex voulurent surseoir et foncer directement sur les lieux, mais Kurt leur fit remarquer qu’après la soirée arrosée suivie d’une nuit de ronflements, un rinçage de la bouche avec un café extra-fort s’imposait. Une spécialité de l’allemand qui ne savait pas en préparer et qui le dosait si fort que tous ceux qui en buvaient arboraient une expression de dégoût suivi d’un grand « beurk! » ou d’un énorme « pouah! »

            A peine une demi-heure plus tard ils arrivèrent chez Jim complètement excités. Par le passé, ils avaient déjà abordé ce « genre de sujet » avec des confrères, ils savaient qu’ils pourraient rester à l’affût d’un phénomène pendant des semaines sans que rien ne se passe, la perspective d’une possibilité dès le lendemain de leur arrivée les faisaient sauter comme des gosses en répétant à tout bout de champ qu’ils avaient une chance pas possible, que c’était un coup de chance absolument incroyable.

            Jim les invita à entrer tous les trois. Saluant Kurt qui présenta les deux autres tout en observant le barda qu’ils trimballaient avec eux. Il fit de grands yeux interrogatifs à Kurt qui ferma les paupières pour dire que tout allait bien. Pendant près de deux heures ils enregistrèrent les messages incompréhensibles du téléphone ne comprenant pas un mot, ni un son. Jim regardait tout ça avec une certaine anxiété. De temps en temps Kurt jetait un œil dans sa direction, il était sûr que le vieux marin comprenait quelque chose, lui.

            Ils passaient et repassaient sans cesse les enregistrements, même le rythme qui semblait s’exprimer ne leur disait rien. Ils passèrent les messages à l’envers mais là encore, aucun résultat. Les heures passèrent ainsi, ils étaient tous tellement pris par ce qui leur semblait être un mystère que pas un ne se plaignit de la faim ou de la soif quand enfin, en milieu d’après midi, après avoir cherché sans relâche en travaillant sur les fréquences et les vitesses de défilement, « quelque chose » commença à apparaître. Jim, Alex et Kurt se rapprochèrent de Thomas et de son appareil quand soudain, au détour d’une énième manipulation, un message se dégagea. Un message clair et limpide qui disait : « Va chez William. » Puis cela recommençait, des grésillements puis la même phrase se répétait, continuellement.

 

- C’est quoi ça, « va chez William » ? Demanda Kerr.

- A mon avis c’est pour toi le message mon vieux Jimmy. Répondit Kurt.

- Qui est William? Demanda Alex.

- Tu as dormi hier pendant l’apéro ou quoi? Intervint Thomas.

- Ah oui zut! J’avais oublié, bon, c’est où chez William?

 

            Le silence se fit, Alex et Thomas regardaient Kurt et James quand ce dernier, les mains dans les poches hocha de la tête en direction de son ami.

 

- Donc chez William c’est chez Kurt, c’est ça?

- C’est ça Thomas. Répondit Jimmy.

- Alors allons-y, vite, il faut savoir ce que ça veut dire tout ça. Dit Alex en rangeant le matériel.

 

            Tous semblaient vouloir trouver une réponse le plus vite possible. Tous, sauf Jimmy qui resta en arrière.

 

- Eh bien? Fit Kurt.

- Je ne sais pas si je vais venir.

- Et pourquoi? Le message est claire. Rétorqua Thomas.

- Vous ne savez pas ce que ces « choses » peuvent vous faire…vous n’étiez pas là avec Fraser.

- Tu avais compris le message déjà hier soir n’est-ce pas? Dit Kurt avec un petit sourire dans les yeux. James acquiesça d’un hochement de tête.

- N’ai pas peur, si « ils » ou « elles » avaient voulu te faire du mal, ce serait déjà fait, je crois que tu n’a rien à craindre. Dit Kurt la main posé sur l’épaule du vieux Jim. Celui-ci avala sa salive et donna son accord d’un nouveau hochement de tête mais très léger et rapide, avec les lèvres pincées et une nette inquiétude dans les yeux.

 

            Quand ils débarquèrent tous au cottage, Pauline était en train de regarder un film, bizarre habitude du dimanche en fin de matinée ou pendant le déjeuner quand elle tournait en rond. « Eh bien c’est pas trop tôt » songea-t-elle.

            Kurt s’approcha de sa compagne pour lui demander si elle se rappelait l’endroit exact du salon où elle s’était agenouillé lorsque son père était entré en contact avec elle. Sans prononcer un mot, Pauline s’avança et désigna la place en question. Kurt saisit Jim par le bras et l’invita à prendre la même posture exactement là où elle le lui indiquait puis, il mit l’ordinateur sous tension. De leur côté, Alex et Thomas prenaient soigneusement note des faits et gestes, tout en enregistrant, micro et caméra au poing.

            Jim, docilement s’était laissé faire. Il ne posa aucune question à part celles que l’on pose lorsqu’on a besoin de savoir si « c’est juste comme ça? » Kurt n’avait aucune certitude, il ne savait pas si tout ce rituel comptait vraiment, si cela allait marcher mais comme il ne connaissait rien d’autre, il poursuivit sur cette voie.

            L’écran de l’ordinateur commença à émettre une lumière douce qui se transforma en passant par toutes les nuances du spectre, pour finalement former le fameux kaléidoscope qui se mit en mouvement. Jim faisait les grands yeux, il était impressionné, émerveillé et en même temps terrifié. Il aurait voulu regarder son ami, demander son aide, mais il ne put détacher son regard et sans qu’il le sache à cet instant précis, il n’était plus « ici. » Les deux journalistes scientifiques jubilaient comme des gosses alors que Pauline et Kurt observaient la lumière se déplacer vers Jim avec un profond respect et une grande quiétude.

            La peur de Jim se transforma en sérénité, ses yeux se fermèrent, il ressentit un profond bien-être, un bonheur comme il n’en avait jamais connu de sa vie quand enfin le voile commença à l’envelopper prononçant des mots que ni Kurt, ni Pauline ne comprirent, a fortiori Alex ou Thomas. Ces derniers se rapprochèrent discrètement de Kurt pour lui demander en murmurant à son oreille, ce que disait « la voix ». Kurt répondit avec la même discrétion qu’il n’était pas scientifique mais que d’après ce qu’il avait pu observer, seul celui qui est en prise directe avec l’entité arrive à la comprendre.

            Brutalement, les yeux de Jim s’ouvrirent et il dit : « que fais-tu là toi? » A ce moment, le contact cessa, Jim avait le sourire. Il tourna son visage tout en restant à genoux, il était ému, très ému. Il regarda Kurt et Pauline avec tendresse et tendit sa main pour qu’on l’aide à se relever.

 

- Ça va Jimmy? Demanda Kurt.

- Oui, ça va, je vais bien. Jim tomba dans les bras de Kurt et se mit à pleurer comme un enfant, il serra Kurt de toutes ses forces.

 

            Pauline essuya une larme.

 

- Est-ce que quelqu’un aurait la gentillesse de nous expliquer un peu? Demanda Thomas.

- Je les ai vus, tous. William, Patrick…tout va bien, et moi aussi je vais bien maintenant. Je voudrais rentrer chez moi Kurt, tu veux bien me ramener?

- Bien sûr Jimmy, allons-y.

- Je voudrais juste vous poser une question Monsieur Kerr, avant que vous partiez.

- Alex, il est très secoué, ça attendra demain. Intervint Kurt.

- Non laisse Kurt, j’ai encore la force de répondre à une question quand même.

- Pourquoi avez-vous dit : « Que fais-tu là toi? »

- J’ai vu Murdoch, je ne m’y attendais pas…

 

            Cirkapt s’approcha doucement de Comdr’hu.

 

- Patrick, ainsi tu es ici maintenant?

- Murdoch pourquoi t’es tu montré tu vas au devant de graves ennuis…

 

            Pendant que Kurt ramena Jim chez lui, Pauline en profita pour expliquer à Alex et Thomas qui était Murdoch.

 

- D’après tout ce que toi et Kurt vous nous avez expliqué hier et ce que nous avons vécu aujourd’hui, j’en ai conclu que nous sommes en relation avec les morts, tu es d’accord Alex?

- Oui, c’est une évidence pour moi aussi avec un bémol toutefois, rien ne nous permet de faire un quelconque parallèle avec quelque forme de spiritualité que ce soit.

- Tout à fait cher collègue.

- Que voulez-vous dire par là? Interrogea Pauline.

- Alex veut dire que la plupart des humains ont une vision assez naïve de « l’au-delà » qui leur a été imprégnée par une éducation religieuse plus ou moins poussée.

- Alors que Thomas et moi nous sommes des scientifiques, nous sommes détachés de ces considérations. La physique moderne a quasiment démontré l’existence d’univers parallèles et ceci me semble a priori, le cas ici.

- Sous toutes réserves, comme dirait mon avocat. Conclut Thomas avec le sourire.

- Donc Murdoch est mort. Dit Pauline, songeuse.

 

            A Rippack, Jim descendit du véhicule, il n’avait pas dit un mot durant la petite balade et Kurt respecta ce silence. Au moment de fermer la portière passager Jim regarda fixement Kurt qui attendit en souriant.

 

- Pourquoi chez toi? Demanda Jim.

- Que veux-tu dire?

- Pourquoi chez toi? « Va chez William » pourquoi? Il aurait pu me contacter ici.

- Je n’en sais rien Jimmy, je n’aime pas parler pour ne rien dire mais je crois que ma maison à quelque chose de spéciale ou peut-être notre belle colline juste à côté. C’est peut-être un point de passage, je ne sais pas. Mais une chose est presque sûre pour moi, Patrick…enfin cette chose voulait que ça se passe avec nous et surtout devant Pauline, pour que ta « délivrance » soit totale. J’en ai l’intime conviction. Conclut Kurt le poing sur le cœur comme un centurion romain.

 

            Jimmy hocha de la tête et salua son ami avant de fermer la portière. Kurt l’observa s’éloignant de la voiture, mais au lieu d’aller vers sa maison, il se dirigea vers l’océan et finit par s’asseoir sur le sol. Il arracha quelques brins d’herbes en admirant le spectacle. Le gros pick-up fit une marche arrière et reprit la route du nord.

            Au moment où Kurt franchit le seuil de sa maison, le téléphone se mit à sonner, il alla décrocher sans prendre le temps d’enlever sa veste. C’était Anna. Elle était terriblement inquiète. En fin d’après-midi elle avait reçu un appel de Craig’s. L’infirmier de service, n’était pas revenu de sa ronde et avait été retrouvé inconscient dans la chambre de Murdoch, ce dernier s’étant volatilisé. Le personnel de l’établissement s’était mis en quatre pour fouiller la maison de fond en combles, sans succès. Le directeur, les médecins de services ainsi que le personnel présent connaissaient bien ce vieux pensionnaire et tous savaient que sa santé était fragile et surtout que, ces derniers temps celle-ci s’était fortement dégradée.

            Murdoch était le neveu d’Anna mais elle l’aimait comme un fils, elle pleurait à chaudes larmes, elle sanglotait même au téléphone et Kurt n’arriva pas à la calmer malgré toutes ses remarques apaisantes. Anna était tout de même une femme âgée et bien que de robuste constitution, ce genre de situation pouvait avoir de graves conséquences pour elle. Heureusement, Kurt ne lâcha pas prise, il continua à lui parler, les autres autour de lui avait remarqué qu’il avait urgence et s’étaient attroupés quand enfin, au bout de quelques minutes elle finit par reprendre le dessus et remercia Kurt pour son soutien. « Nous arriverons demain, nous ne vous laisserons pas tomber » avait-il dit en conclusion avant de raccrocher et de souffler pour soulager sa tension intérieure.

            Lui, aurait voulu en faire plus mais voilà, il se rendit compte que vivre à Fair Isle pouvait, dans certaines situations extrêmes, constituer un handicap. Il lui était impossible d’en faire davantage pour l’instant mais dès le lendemain il se rendrait à Inverness pour la soutenir et prêter main forte pour les recherches.

 

- C’est inutile Kurt.

- Pourquoi dis-tu ça Pauline?

- Murdoch est mort!

- Comment sais-tu ça? Demanda Kurt.

- Jim l’a vu là-bas…tu te souviens?

 

            Kurt resta silencieux un instant. Peu importait, Anna l’avait beaucoup impressionné quand il l’avait rencontrée et il avait beaucoup de respect pour elle, il était hors de question de la laisser seule avec son problème.

 

- Tu sais Pauline, quand j’étais dans la police on avait coutume de dire : « tant qu’il n’y a pas de cadavre, il n’y a pas de mort »

- Va donc expliquer ça à mon père…

- En effet…malgré tout, c’est une dame qui a besoin de nous maintenant, je crois qu’on lui doit bien ça.

- Tu as raison Kurt, je vais t’accompagner et je pense qu’on devrait emmener Jim avec nous.

Je suis d’accord ma belle. Répondit-il avec un sourire amoureux en l’enlaçant.

 

            Alex et Thomas s’étaient mutuellement félicités plusieurs fois d’avoir pris la décision de venir sur l’île et pour eux. Au point où ils en étaient, il fallait qu’il participe de près à tout ce qui allait suivre.

 

- Nous aussi on vient!

- Je m’en doute. Kurt répondit par un sourire et battement de paupière pour dire qu’il n’en attendait pas moins.

- On vient pour vous aider mais aussi parce que tout ceci est COMPLETEMENT DINGUE! Excusez-moi mais il fallait que ça sorte.

 

            Depuis qu’ils étaient en constante investigations et de mémoire de scientifique, personne n’en avait jamais pris autant en « pleine poire » comme le rappela Thomas, qu’eux deux ce jour-là.

 

 

 

 

 

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