L'île aux moutons - Ch. 13 : Fuir, fuir, fuir...(III & IV)

Publié le par l.ile.aux.moutons.over-blog.com

III

           

            La séance semblait houleuse. On se serait dit au parlement un mauvais jour lorsque la droite ou la gauche essaye de toucher à ce qui est réputé intouchable pour l’autre partie et que les députés hurlent à travers la salle. Tous savaient que Pauline avait quitté l’île. Il y en avaient qui voulaient savoir et d’autres non. Les partisans de Kurt accusaient à juste titre Blaine d’avoir joué les patrons de l’île sans avoir reçu mandat pour le faire. Neil Waterston qui n’avait pas trop apprécié de se faire rappeler à l’ordre comme un gamin par Patrick faisait partie de ceux qui voulaient avoir des explications.

 

- Mais il suffit de vous regarder tous! Dit Blaine en haussant le ton. Depuis cette affaire, il y a deux clans comme ailleurs dans le monde, et on se bagarre pour convaincre l’autre, pour l’obliger à se plier à sa volonté. C’est une chose qui n’existe pas ici, qui n’a jamais existé ici, et nous ne devons pas la laisser infecter notre île!

- Monsieur Coburn, et vous autres qui ne voulez plus de Kurt ici, laissez-moi vous dire que j’ai vu Fraser un peu avant les évènements…

- Tu as le droit de dire « suicide » tu sais mon garçon! Interrompit Blaine.

- Assez! Je vaux autant que vous autres! Le Fraser était dans ses petits souliers, et moi je dis qu’il n’avait pas la conscience tranquille!

 

            Cette dernière remarque déclencha un brouhaha que Blaine tenta de calmer avec des « mes amis voyons du calme » mais sans succès. Il finit par hocher de la tête et prit la décision d’attendre que ça se calme.

 

- Écoutez-moi tous! Pour le moment nous ne pouvons rien faire de plus, il semblerait que les deux soient partis : Pauline et son compagnon…

- Tu as le droit de l’appeler « Kurt » tu sais mon vieux! Interrompit Neil. Blaine le regarda avec un sourire méprisant.

- Nous allons attendre à moins que quelqu’un ait une proposition à faire ou quelque chose à dire…?

- Oui moi! Lança Jim caché quelque part au dernier rang. Ce que tu as dis avant est faux, pour le moment je sais que seule la petite Young est partie. Pourquoi? Je n’en sais rien. Mais je sais que le grand Kurt a eu du neuf il y a une heure et qu’il va partir à sa recherche quelque part en France.

- Comment sais-tu tout ça? Fit une voix dans l’assemblée.

- J’étais avec lui quand il a reçu un appel, il va partir dans les heures qui viennent, je pense qu‘il attend Brad et son coucou.

 

            Malgré tout, certains dirent qu’on en avait pas fini et d’autres que ça ne va pas se passer comme ça. Jim décida de se lever se disant qu’il valait mieux laisser tomber, que les esprits devaient se calmer avant tout, « sinon on arrivera à rien » se dit-il en prenant congé. En sortant de la salle commune, il trouva Kurt adossé au mur semblant attendre quelque chose.

 

- Eh bien, on dirait que c’est la foire là-dedans.

- Qu’est-ce que tu fais là? Demanda le vieux Kerr.

- …j’aurais un petit service à te demander. Répondit Kurt avec un petit sourire.

 

IV

 

            Pauline avait été transportée à l’hôpital par hélicoptère et était dans le coma depuis deux jours déjà. Thomas était à son chevet, il était là depuis le dimanche soir et veillait quand il en avait l‘autorisation, faisant l‘aller-retour entre la chambre et la cafétéria de l‘hôpital. Alex s’était proposé de rester avec son ami mais ce dernier lui assura que c’était inutile. De son côté, Kurt n’aurait jamais pu attendre le prochain vol pour Lerwick et demanda à Jim de l’emmener avec son bateau. Bien que ce dernier ne soit plus tout à fait entretenu comme il aurait du l’être, « quand je me balade tout seul c’est pas grave, mais avec un passager » mais Kurt répondit qu’il prenait le risque alors Jim accepta de conduire son ami qui était si inquiet qu’il aurait probablement fait la traversée à la nage si Jim lui avait refusé ce service. Malgré cela Kurt ne foula le sol de France que le lundi soir tard et dut se résoudre à dormir une nuit à l’hôtel avant de pouvoir louer une auto. Il manquait tellement de sommeil qu’il s’écroula sur le lit tout habillé et se réveilla à trois heures du matin se rendant compte qu’il avait encore, entre autres, ses chaussures aux pieds. Il prit quelques secondes pour se débarrasser et s’engloutit au fond du lit douillet.

            Le mardi en début d’après-midi, Kurt qui s’était fait accompagné par une infirmière, entra dans la chambre de Pauline. Elle portait quelques pansements à la tête et surtout à la jambe gauche.

 

- Les pompiers ont du découper la tôle de la voiture pour libérer sa jambe. Nous avons déjà pratiqué une grosse intervention mais le chirurgien n’est pas encore sûr de pouvoir sauver la jambe, il faut attendre.

- Et pour le coma?

- Elle en est sortie rapidement, mais pour le moment nous la maintenons sous sédatifs, ensuite nous diminuerons les doses et elle se réveillera tranquillement…si Dieu le veut.

 

            L’infirmière laissa Kurt qui s’installa près de Pauline, lui prenant la main. Malgré l’inquiétude de la voir dans cet état, il se sentait soulagé de la savoir hors de danger, du moins du danger de mort.

            Lorsque Thomas revint à la chambre, il dut se rendre compte que Kurt était bien loin de l’image peu flatteuse qu’il avait tenté d’imposer à Pauline, tant il était dévoré par la jalousie à cette époque. A peine, fut-il entré dans la chambre que les deux hommes se dévisagèrent, Kurt pensant qu’il s’agissait d’une erreur et Thomas se doutant qu’il ne pouvait s’agir que du nouveau fiancé de Pauline. Tout doute fut dissipé lorsque Kurt répondit en anglais aux salutations de Thomas.

 

- Je trouve que vous ne manquez pas de toupet de venir vous présenter ici! Lança Thomas.

- Quoi? Qui êtes-vous? Que me voulez-vous?

- Je suis Thomas, ça vous dit quelque chose?

- Oui bien sûr, ça me dit quelque chose…donc si vous êtes Thomas vous savez également qui je suis, n’est ce pas?

 

            Thomas acquiesça d’un lent battement de paupières.

 

- Je disais donc, comment osez-vous venir ici?

- Mais enfin, ça tombe sous le sens.

- Pour moi, ce qui tombe sous le sens, c’est que Pauline débarque en France qu’elle roule presque toute une nuit pour aller voir sa meilleure amie et tout cela sans que vous en sachiez un mot, sinon, au mieux vous l’auriez accompagné, au pire, vous seriez arrivé bien plus tôt.

- Elle m’avait dit que vous étiez un véritable Sherlock Holmes.

- La flagornerie n’a aucun effet sur mon ego cher monsieur.

 

            Kurt haussa les sourcils en signe d’étonnement et ne répondit pas. Il n’était certes pas là pour régler ses comptes avec qui que ce soit, il préféra donc ne pas relever le gant, mais Thomas voulait en découdre.

 

- En conclusion, je pense raisonnable de supposer que Pauline vous fuyait, je pense qu’il serait donc opportun que vous quittiez cette pièce sur le champ.

- Restons-en là voulez-vous?

- Non, vous allez partir et tout de suite!

- Halte jetzt deine Klappe, Klugscheisser!

- Comment?

- Ecoute-moi, je ne suis pas là pour la bagarre mais pour voir la femme de ma vie qui est gravement blessée. Je suis là pour m’occuper d’elle et pour l’assister autant que je le pourrai, alors comme tu es son ami, tu peux rester, mais je te préviens que si tu ne fermes pas ta grande gueule tu peux tout de suite réserver un lit dans cet établissement! Tu as compris ce que je viens de dire, ou il faut que je passe aux travaux pratiques? Monsieur le professeur!

 

            Kurt avait un physique impressionnant et Thomas préféra en rester là. De toute manière, il serait toujours temps d’intervenir quand Pauline se réveillerait, ce qui arriva le mercredi matin. Elle sentit qu’on lui tenait la main, et elle sourit en voyant la tête de son homme posé sur le bord de son lit, les paupières closes.

            Quand Kurt avait quitté Fair Isle pour se rendre en France, il avait demandé à Jim de s’occuper de son cottage, en attendant son retour, et comme il ne voulait pas abuser de la serviabilité du vieux Kerr, il lui prêta son pick-up pour pouvoir faire plusieurs aller-retour dans une même journée. Sur le moment le vieux James avait refusé catégoriquement. Il n’avait plus conduit depuis des années et ne savait plus s’il en serait capable. Mais l’entretien de North Lighthouse Lodge nécessitait que l’on y soit, ou que l’on s’y rende plusieurs fois par jour.

            Kurt téléphonait chaque soir au début, puis il espaça les appels, il sentit que tout se passait parfaitement bien et qu’il pouvait compter sur Jim. Il lui réitérait ses remerciements à chaque fois qu’il lui parlait car cela lui permit de rester auprès de Pauline pendant les quinze jours qu’elle passa en convalescence. Elle était jeune et vigoureuse et le chirurgien constata que sa jambe guérissait très vite et il l’autorisa finalement à quitter l’hôpital.

 

- J’ai pensé rester encore une semaine en France, qu’en penses-tu? Demanda Kurt.

- J’aurais aimé que tu me montres Stuttgart. C’est beau?

- Il y a des choses à voir, mais que penses-tu de Strasbourg?

- Oui pourquoi pas. Je ne connais pas non plus.

- En attendant que je t’emmène te promener dans le parc de l’Orangerie, vas-tu enfin me dire pourquoi tu es partie si vite et sans rien dire?

- Tu en a mis du temps à me poser la question.

- Je voulais que tu sois remise avant d’aborder le sujet, maintenant que le docteur te laisse sortir, c’est que tu es en forme.

- Je marche quand même avec une canne…

 

            Kurt sourit. Pauline s’appuyait encore un peu sur sa béquille pour soulager sa jambe.

 

- Alors?

- Oh, je suis trop conne!

- Pourquoi tu dis ça?

- C’est Blaine.

- Blaine! Il commence à me taper sur les nerfs celui-là, je me suis douté de quelque chose, j’ai failli allé le voir pour lui demander des explications mais j’ai laissé tombé, j’ai eu trop peur de perdre le contrôle et de lui faire sa fête. Dis-moi qu’est ce qu’il a à voir là-dedans?

- Il fallait que l’un de nous deux parte suite aux évènements, la mort de Patrick etc…

- Pour préserver la belle harmonie, le merveilleux égrégore de notre petit paradis! Ma belle, c’est toi qui avait raison, personne ne nous fera partir de cette île et personne ne nous empêchera d’y vivre et d’y vivre ensemble. Ils comprendront crois-moi, je sais être persuasif!

 

            Alors que Kurt et Pauline marchaient vers le parking, Thomas arriva à leur rencontre avec le sourire.

 

- Tu vois ma belle, lui aussi a compris qu’il fallait pas me faire chier.

- Oui bon ça va. Intervint Thomas. Vous repartez dans votre océan glacé déjà?

- Non nous allons passer une semaine romantique à Strasbourg.

- Romantique? D’habitude l’été est chaud et sec en Alsace, mais cette année ça m’a l’air foutu.

- Bah, la pluie, on en a l’habitude pas vrai Darling?

 

            Thomas acquiesça, il embrassa Pauline et lui promettant de venir la voir sur son île avec son ami Alex qui connaissait déjà les lieux.

 

- Tu sais Pauline, tu lui dois une fière chandelle. Dit Thomas en parlant d’Alex.

- Pourquoi? Demanda Kurt.

- Sans Alex, jamais je n’aurais su le nom de votre île et vous ne vous seriez peut-être jamais rencontrés…

- Et moi je crois que je t’aime. Conclut Kurt en jetant un regard passionné à sa belle.

 

            La mine de Thomas se fit subitement plus sombre. Kurt et Pauline l’observaient, surpris.

 

- Quoi? Qu’y a-t-il Thomas? S’inquiéta Pauline.

- Rien, je vous souhaite de passer un bon séjour.

 

            Thomas tourna les talons avant de s’éloigner. Pendant la convalescence de Pauline, personne n’avait pensé à lui demander comment il avait fait pour savoir qu’il fallait intervenir d’urgence. Personne, sauf Sophia qui lui redemanda plusieurs fois de confirmer son invraisemblable histoire. Il aurait voulu le raconter partout mais ne se sentit pas d’humeur à dévoiler la vérité d’abord, en tant que scientifique, il était encore dépassé par ce qui l’avait amené là, et ensuite en tant qu’être humain, il n’avait pas envie d’être observé comme une bête curieuse.

            Finalement la semaine à Strasbourg dura un peu plus d’une semaine. Il y avait tant de choses à voir. Les clients strasbourgeois qui avaient séjourné sur Fair Isle quelques temps auparavant furent surpris de voir Kurt et Pauline arriver dans leur ville. Ils s’étaient bien promis mutuellement de garder le contact, mais pas aussi promptement.

            Le vendredi 17 au soir, ils arrivèrent à Lerwick où Maureen les accueillit avec plaisir pour la nuit.

            De leur côté les scientifiques Alex et Thomas avaient été directement témoin d’un phénomène incompréhensible qu’ils entendaient bien comprendre.

            Les faits étaient indiscutables. Une apparition soudaine sur un écran d’ordinateur leur avait permis de sauver la vie d’une personne chère à Thomas. Malgré les investigations informatiques poussées, l’origine de ce message se perdait dans les arcanes de la toile mondiale : impossible d’en connaître la provenance. Même leur contact dans les bureaux les plus secrets de l’État britannique qui filtrait de très près les échanges mondiaux suspects ne put localiser le message, son circuit ou sa provenance. Le mystère était total.

 

- Ça me rappelle ces histoires de trans-communication. Lança Alex.

- C’est possible, mais je pense que nous devrions aller faire un tour sur cette île que tu connais déjà.

- Tu veux parler de Fair Isle?

- Ces évènements ont un rapport avec Pauline, il faut que nous allions enquêter là-bas.

- Je suis d’accord.

 

Commenter cet article