L'île aux moutons - Ch. 13 : Fuir, fuir, fuir...(I & II)

Publié le par l.ile.aux.moutons.over-blog.com

Fuir, fuir, fuir…

 

I

 

            La soirée avait débutée mais il faisait jour et pour deux heures encore. Pauline préféra ne pas récupérer ses clés chez la voisine. Elle avait son propre jeu et elle savait  que si elle se présentait chez madame Meunier, elle aurait à fournir des explications car la dame la bombarderait de questions plus ou moins intimes auxquelles elle n’avait aucune envie de répondre. En plus cela risquait de prendre Dieu sait combien de temps si d’aventure elle craquait et elle en avait bien envie. Depuis qu’elle avait quitté Kurt, elle ne pensait qu’à se retrouver ailleurs qu’à Fair Isle et ailleurs que dans son logement parisien. Loin de Blaine mais malheureusement aussi loin de son compagnon.

            Elle s’introduisit discrètement à l’intérieur de son propre appartement pour y récupérer les clés de sa voiture, heureusement elle avait rechargé son portable à bloc avant de partir car dans l‘appartement il n‘y avait plus de courant et pas une miette de nourriture sur place. Le ventre de Pauline se mit à gargouiller, elle n’avait pas pu avaler le repas qu’on avait servi à bord de l’avion mais par précaution après son arrivée elle s’était arrêtée dans une des sandwicheries de l’aéroport. Un jambon beurre qui lui fit terriblement envie sur le moment surtout lorsqu’elle déroula la cellophane qui l’emballait, libérant ses odeurs appétissantes. Elle l’avala rapidement, mordant à pleines dents, elle était vraiment affamée à présent.

            Pauline chiffonna le papier d’emballage du sandwich qu’elle était déjà en train de digérer tout en mâchant un énorme et dernier morceau et le jeta dans la corbeille à papier de son petit bureau où traînait toujours encore la photo de l’île. Elle n’y prêta pas attention pour éviter d’en rajouter à une tristesse qui se faisait un peu plus vive à chaque fois qu’elle repensait à ces milliers d’oiseaux qui offraient un balai presque permanent et à ces bêlement qu’on entendait toujours venir de plus ou moins loin. Dans le tiroir du bureau, elle retrouva les papiers de sa voiture qu’elle mit dans sa poche, puis elle ralluma son téléphone pour appeler Sophia, la sœur de Mario.

            La bouche pleine, elle saisit son téléphone pour appeler sa meilleure amie, Sophia. Comme souvent dans une situation délicate pour elle, elle faisait appel à cette confidente. Les deux jeunes femmes ne se connaissaient pas depuis longtemps, trois années à peine, mais le lien qui les unissait était très fort. Elles n’eurent jamais besoin de se voir tout le temps pour savoir qu’elles pouvaient compter l’une sur l’autre. Des semaines passaient souvent sans un coup de fil mais lorsque celui-ci était donné, c’était qu’il en avait à raconter. Elle voulait lui parler de son bonheur, de son homme, de son île, d’une foule de choses qui avaient été inaccessibles et cachées et qui lui étaient arrivées en masse en pleine figure, comme si un barrage venait d’effectuer un lâcher d’eau.

            Elle voulait aussi parler de son sacrifice. De son espoir de voir l’homme qu’elle aime quitter son havre de paix pour ne pas la perdre. Quitter l’île fut pour elle une des plus dures décisions qu’elle avait eu à prendre au cours de sa vie. Et enfin, elle avait désespérément besoin du conseil de Sophia, de son ressenti.

 

- Sophia? Non elle n’est pas là. Fit la voix à l’autre bout du fil.

- Ah! Et elle rentrera bientôt? C’est Pauline à l’appareil.

- Pauline, je ne t’avais pas reconnue. Elle a pris trois semaines de vacances. Elle est partie pour faire une virée dans différents coins de France mais je ne connais pas son programme, on doit juste s’appeler de temps en temps. Mais elle reste chez Alberto pour quelques jours encore, au moins jusqu’à mercredi.

- Parfait, super!

- Tu veux que je lui dise quelque chose quand elle appellera?

- Non, surtout pas, je veux lui faire la surprise.

- Tu vas y aller quand?

- Je pars tout de suite.

- Mais tu vas arriver après minuit.

- C’est pas grave, ça ira déjà.

 

            Ce qui pourrait ressembler, à première vue, à de la malchance était en fait une aubaine, Pauline connaissait Alberto, et l’idée d’aller rejoindre son amie à la campagne la réjouit davantage que de rester dans la grisaille parisienne de cet été qui ne voulait décidément pas s’installer pour de bon. Le moral n’était pas au beau fixe et plusieurs fois Pauline eut envie de lâcher quelques larmes mais elle se retint. Et pour tout dire la perspective de rejoindre Sophia lui donna un sacré coup de fouet.   L’oncle Alberto, un vrai horloger italien dans la grande tradition qui était arrivé à l’origine en France pour travailler dans sa spécialité : les montres. Il avait choisi la France parce qu’il avait toujours aimé ce pays. Il avait choisi de vivre à l’étranger parce que cela représentait une aventure pour lui et il aimait ça. Il s’installa dans le Doubs, près de la frontière Suisse mais les projets ne se concrétisent pas toujours comme prévu.

            D’horloger ayant été formé chez le plus célèbre manufacturier italien, il devint restaurateur. Il avait été impensable pour lui de rentrer en Italie après s’être fourvoyé en France comme il l’avait fait en travaillant pour une entreprise qui n’avait plus qu’un an à vivre. Ce fut un coup du sort, impossible à prévoir. De rachetée par un grand groupe international suisse, la petite fabrique passa au stade de démantelée assez rapidement avec des propositions de reclassement dans une autre fabrique pour certains artisans très doués comme lui. Mais malgré les avantages financiers, la perspective de vivre ailleurs qu’en France l’empêcha de faire le pas.

            Cet entrepreneur dans l’âme finit par créer son restaurant italien, voguant sur la grande mode qui s’était installée depuis de nombreuses années et qui continuait à grandir pour s’ancrer définitivement. Comme il la remercia sa « mamma » de lui avoir appris tous les secrets de la grande cuisine de son pays que les français adoraient de plus en plus.

            Après avoir bien refermé la porte, Pauline descendit rapidement mais discrètement au sous-sol de l’immeuble pour grimper dans son auto qui commençait à se couvrir de poussière, et se mit en route pour l’Est de la France. Elle en avait pour quatre bonnes heures avant d’arriver. En cette mi-juillet, le temps n’était pas franchement celui que l’on a l’habitude d’avoir, mais cela irait pour le voyage.

            A cette époque de l’année Paris est à moitié vide et Pauline put quitter la capitale relativement rapidement. Elle avait jeté sa valise sur la banquette arrière ainsi que son portable sans prendre le soin de le couper, surtout qu’il sonnait plusieurs fois par heure et, à force cela pourrait devenir très agaçant. Elle savait qui appelait et ne souhaitait, pour l’instant, pas donner suite. Malgré ce qu’elle avait dit à la co-locataire de Sophia, elle fut tentée de l’appeler pour la prévenir de son arrivée mais la perspective de lui faire « ce coup-là » prit le dessus. « Elle va en faire une tête quand elle va me voir débarquer » songea Pauline en souriant.

            Si l’oncle Alberto faisait ses affaires à Pontarlier et bientôt à Besançon où les travaux de son second restaurant avançaient bien, c’est après Jougne à la frontière avec la Suisse qu’il avait trouvé un petit coin de paradis pour y bâtir un magnifique chalet. Sophia s’y rendait régulièrement, d’abord parce qu’elle adorait son oncle Alberto, ensuite parce que le lieu lui plaisait énormément. Il existait un lien très fort entre ces deux-là, c’est lui, Alberto qui enseigna les rudiments des sports de glisse à sa nièce, avec un prénom pareil, il ne pouvait en être autrement. Quand Sophia enfant, le regardait passer lentement devant elle sur ses skis en imitant les gestes des champions au ralenti, elle applaudissait avec un grand sourire édenté. « Admirez le grand Alberto…Tomba » et il se laissait écrouler sur le sol pour le plus grand bonheur de sa nièce.

            Plus tard, pendant ses études, Sophia commença à passer des vacances plus fréquemment et pour des périodes plus longues, chez son oncle. C’est aussi à cette époque qu’elle se mit à donner un coup de main en salle et qu’elle commença à empocher ses premiers salaires. Même si elle n’en avait plus besoin, Sophia continuait à travailler au restaurant à chaque fois qu’elle venait en vacances dans le Doubs, cela lui faisait du bien de se fatiguer physiquement plutôt que nerveusement et quelques semaines par an à faire plusieurs kilomètres à pieds chaque jour, contribuait à entretenir la ligne.

            L’auto de Pauline n’était pas équipée d’un système de guidage satellite et elle n’avait pas pris la précaution de se munir de cartes routières. Elle ne conduisait pas souvent, sa vie parisienne la contraignait à préférer les transports en commun, bien plus pratiques aussi, n’était-elle pas vraiment équipé tel un représentant de commerce.  Elle s’était fiée aux indications des panneaux pour arriver jusqu’à Pontarlier, elle connaissait les grandes destinations à suivre, Dijon, Besançon, mais il lui fallait maintenant retrouver la route de Jougne et plus tard le chalet. Elle s’y était déjà rendu par le passé et comptait sur la gentillesse des habitants pour lui donner les indications qui viendraient à lui manquer. Seul hic, la nuit était tombée et bientôt minuit sonnerait.

            Ce trajet, elle l’avait fait quelquefois et malgré tout elle se rendit compte qu’elle ne reconnaissait plus l’endroit. Pensant être sur la bonne route et qu’un panneau de direction allait apparaître pour la sauver, elle continua sur cette voie. L’heure tournait et toujours rien, la route de montagne semblait de plus en plus déserte, elle décida donc de surseoir à la surprise et d’appeler.

            Pauline, tout en continuant à rouler, défit sa ceinture de sécurité pour pouvoir s’étirer vers l’arrière de son véhicule afin d’attraper son portable et téléphoner à Sophia pour qu’on vienne la chercher, « tant pis pour la surprise » se dit-elle. Les règles de sécurité prévoient pourtant l’interdiction absolue de se livrer à ce genre de manœuvres surtout qu’elle était éveillée depuis dix-huit heures et qu’elle avait des heures de route et d’avion derrière elle.

            N’arrivant pas à saisir l’appareil, elle s’étira un peu plus, tout en laissant l’auto continuer. Pauline avait réduit son allure à une vingtaine de kilomètres par heure, et ne se sentait nullement en danger, bien qu‘elle sentit qu‘il ne faudrait pas pousser le bouchon plus loin. C’est en s’étirant une ultime fois que son pied droit glissa, enfonçant brutalement la pédale d’accélérateur, Pauline s’effraya et se rendit compte que son auto avait mordu l’accotement, elle rattrapa in extremis son volant et tenta de ramener le véhicule sur la route, sans succès. La route que Pauline sillonnait avait été taillée dans le flanc d’une montagne dont la pente était assez abrupte. Elle tenta tout ce qui pouvait l’être pour se tirer de ce mauvais pas et après quelques secondes de lutte qui lui parurent une éternité, elle ne put que pousser un cri d’horreur en constatant que son auto ne lui obéissait plus et qu’elle allait dévaler le ravin impressionnant qui se trouvait sur sa droite. Après une descente incontrôlable sa voiture heurta violemment un rocher et se déporta sur le côté pour se retrouver cachée par les arbres. Au moment du choc, Pauline, qui avait imprudemment défait sa ceinture de sécurité, se retrouva immédiatement inconsciente, sa tête ayant heurté durement le volant.

            Vers trois heures du matin, une violente douleur à la jambe la réveilla. C’était très douloureux Pauline gémissait, elle essaya de bouger sa jambe mais cette tentative lui arracha un horrible cri. Elle leva difficilement son bras droit pour bouger le rétroviseur. Ce qu’elle vit l’horrifia, son visage était couvert de sang séché, son œil gauche était gonflé ainsi que sa lèvre, elle sentait un goût de sang également dans sa bouche, sa gencive à gauche avait gonflée aussi et l’une ou l’autre dent semblait bouger. Elle avait soif, très soif et était sonnée. De temps en temps ce qu’elle voyait devenait flou, ses paupières retombaient comme si elle allait s’endormir à nouveau quand un bruit vint la réveiller brutalement. « Les secours » se dit-elle.

            Quelques minutes passèrent puis, une lueur d’espoir dans la nuit. L’un de ses rétroviseurs avait été sévèrement déplacé par les différents chocs subi par la voiture. On y voyait rien mais on entendait, le moteur et les bruits de reprise du aux changement incessants de vitesse se firent de plus en plus présents. L’auto qui était en train de monter le chemin de montagne roulait plein phares, mais aucun gyrophare ni bleu, ni rouge. Pauline essaya d’abaisser sa vitre mais les relais électriques avaient été endommagés définitivement au moment de l’impact. Heureusement, il y avait une partie du véhicule dont la tôle n’avait pas été froissée, la portière conducteur.

            Le véhicule était en pente et Pauline dut pousser très fort pour soulever le poids de la porte avant, quand le véhicule arriva enfin à sa hauteur, elle cria, cria, et cria encore, mais en vain, à l’intérieur du véhicule qui passait, un homme très fatigué, vu l’heure tardive, roulait avec la musique à fond pour l’aider à rester éveiller. Il n’entendit bien sûr rien, des appels déchirants et désespérés de Pauline qui avaient traversés une bonne partie de la forêt. A bout de forces, elle reprit sa position initiale en laissant la portière se refermer en claquant.

            Kurt avait essayé d’appeler sa belle toute la journée sur son portable. Il avait aussi essayé l’appartement de Paris au cas où, mais il n’avait eu aucun succès. Pendant la durée de son voyage Pauline, qui se doutait que les appels répétés venaient de Kurt, préféra ne pas répondre, elle voulait s’accorder le temps de reprendre un peu ses esprits, de discuter avec Sophia, avant de rentrer dans des explications détaillées avec son homme.

            Pauline voulut allumer le plafonnier pour essayer de repérer son portable. Elle ne le savait pas mais en plus des relais électriques le choc avait arraché la batterie qui gisait maintenant quelques mètres plus bas. Le portable quant à lui avait été projeté à l’avant de l’auto, à l‘endroit où le passager met, en principe, ses pieds. Il était malheureusement inaccessible. Malgré tout elle essaya de s’étirer au maximum pour l’atteindre, mais rien à faire, et sa jambe endolorie la rappela à l’ordre immédiatement. Elle songea que quelques mois auparavant, un vendeur d’automobiles lui avait proposé d’installer un guidage satellite dans sa voiture avec système de détection et balise de détresse, « pourquoi ai-je refusé? Ce que je peux être idiote quelquefois ».

            Kurt, très perturbé par le départ soudain de Pauline, continua à appeler sur son portable continuellement, même à cinq heures du matin, ne trouvant pas le sommeil, il  continua à faire des tentatives, en vain. Pauline qui avait perdu du sang n’était même plus en état de se rendre compte de ce qui se passait. Elle entendait un vague bruit de sonnerie, et voyait de manière très floue les lumières de son téléphone qui s‘agitaient. Il fallait qu’on la retrouve et très vite, ses blessures allaient s’infecter. Elle n’émergea ainsi que quelques minutes puis, à bout de forces, elle sombra à nouveau, mais dans un sommeil bien plus profond.

 

- Qui es-tu? Demanda la voix.

- Je suis Pauline. Et toi, qui es-tu?

- Je suis ta mère…

- Maman? Maman, aide-moi, j’ai mal.

 

II

 

            Jim Kerr se faisait du souci pour Kurt et pour Pauline. Depuis sa rencontre le matin même il tournait en rond, il avait bien vu le visage inquiet de son ami et même si ce dernier ne lui avait rien dit, il comprit que la présence du pick-up à l’aérodrome ne pouvait que signifier le départ de Pauline. Le dimanche matin, Jim prit son courage à deux mains et se rendit chez Kurt pour en savoir plus. En sortant de sa maison pour se mettre en route à pieds comme il en avait l’habitude, il vit Kurt arriver en auto et se diriger non loin de chez lui, vers la maison des Fraser à Rippack.

            Dès que Kurt sortit de son véhicule, Jim tenta de l’appeler, sans succès. Kurt se dirigeait d’un pas décidé vers la maison de Patrick et ne prêtait aucune attention au reste. En pressant à son tour le pas, Jim arriva rapidement à sa hauteur.

 

- Que veux-tu faire ici?

 

            Kurt s’arrêta net et observa Jim, il avait des cernes et ses yeux étaient rouges, visiblement il n’avait pas dormi.

 

- Tu es inquiet. Je comprends, mais tu ne trouveras rien ici.

 

            Kurt resta désespérément muet, mais continua à demeurer immobile aux côtés de Jim, le regardant le visage triste et perdu.

 

- J’ai appelé toute la nuit, elle ne me répond pas. Qu’est ce qui se passe? Le visage de Kurt traduisait une inquiétude immense.

- Je ne sais pas. Allez viens, je vais faire du café.

 

            Reg’Ilba sentit qu’il y avait urgence. Het’Esbila s’était violemment manifesté, il avait provoqué une secousse à Veh’Ena que même les instances supérieures avaient du ressentir.

 

- Quoi? Qu’y a-t-il, Elisabeth?

- Ce n’est pas l’heure pour ma fille! Il y a quelque chose d’anormal!

- Ce n’est pas l’heure effectivement, mais pour le moment elle est entre les deux mondes, je ne sais pas dans quel état elle est, ce n’est pas de mon ressort.

- Il faut l’aider Gabriel.

- Je n’ai aucune instruction à ce sujet.

 

            Het’Esbila, sans attendre, se rendit chez Tegar.

 

            Le dimanche matin était déjà bien entamé à Paris aussi. Thomas aimait bien se lever tôt, mais la veille au soir il avait fait un mémorable dîner avec Alex dans un grand restaurant parisien suivi d’une virée dans différents endroits branchés et, pour une fois, les deux amis n’étaient pas rentrés au lever du jour mais bien avant. Cela faisait un certain temps que Thomas sentait qu’Alex jouait un jeu en essayant de se comporter « comme les autres » et il avait remarqué depuis un certain temps déjà que son meilleur ami anglais avait plus que de l’affection pour lui. Ils n’avaient jamais abordé le sujet tous les deux mais pour l’heure, Thomas ne se sentait aucunement gêné par l’hypothèse qu’un homme puisse être amoureux de lui. Cela ne lui fit pas peur et ne changea pas ses sentiments ni son comportement vis-à-vis de lui, il aimait la compagnie de son ami. Alex quant à lui se contentait pour l’instant de cette solide amitié qui lui permettait de passer beaucoup de bon temps avec Thomas.

            Depuis un certain temps, ils avaient décidé d’instaurer des week-ends communs constitués de gastronomie, d’amusement et de travail, leur passion commune pour les faits scientifiques.

            Le bruit de la cafetière qui crépitait signe que le divin breuvage noir du matin était prêt réveilla Alex qui s’étira. Thomas n’était pas du genre à se remplir l’estomac au petit déjeuner, mais Alex si, aussi Thomas avait-il fait tous les approvisionnements nécessaires pour satisfaire à l’appétit d’ogre de son meilleur ami.

 

- Tu devrais goûter mes œufs au bacon Thomas, c’est de la dynamite!

- Je n’en doute pas vieux frère, mais moi, le matin, il me faut un petit noir et c’est tout.

- Je trouve que c’est vraiment une très bonne idée d’avoir mis en place ces rendez-vous à la quinzaine. Avec ce tunnel sous la manche que nous avons construit…

- Comment ça nous?

- Oui nous les Anglais…

- Pff! On a quand même fait une partie du chemin!

 

            Thomas hochait de la tête en buvant son café. Alex adorait taquiner son ami de temps en temps, surtout sur ce genre de sujets. A quel peuple l’humanité est-elle le plus redevable? Les Anglais, les Français? Sujet de prédilection qui leur permettait de s’envoyer quelques petites fléchettes.

 

- J’ai beau savoir que tu n’en penses pas un mot, à chaque fois je tombe dans tes pièges grossiers.

- C’est pour ça que je continue comme l’aurait fait le génie des génies. Isaac Newton.

- Newton et sa pomme.

- Oui et tu as vu? Une étude récente démontre que le QI de Newton dépassait nettement celui de notre cher Albert. Impressive, isn’t it?

 

                Thomas resta figé, fixant Alex dans les yeux pendant qu’il avalait goulûment ses œufs, avec le sourire. Le rituel du matin était immuable pour Thomas : mettre son ordinateur sous tension et observer inutilement l’écran pendant qu’il affiche toutes sortes de messages incompréhensibles au cours de la phase de chargement, tout en soufflant sur sa tasse pour tiédir son café brûlant. Pour eux, le métier de journaliste scientifique était devenu bien plus qu’un métier, au fur et à mesure cela devint une véritable raison de vivre. Ils s’abandonnèrent à ce point à cette passion que ces pragmatiques cartésiens convaincus ne dédaignèrent plus s’intéresser aux maisons soi-disant hantées alors qu’au tout début de leur carrière ce genre de sujet ne réussissait au mieux qu’à les faire rire.

            La passion qu’ils partageaient faisait qu’ils échangeaient en permanence et en toute confiance les informations qu’ils glanaient, d’ailleurs ils avaient co-signé de nombreux articles, et lorsque Thomas lança son ordinateur, Alex qui le rejoignit avec son café à la main, pensait que c’était pour lui montrer quelque nouveau phénomène à étudier. Mais non, Thomas voulait simplement relever sa messagerie électronique.

 

- OK, je te laisse, je ne veux rien savoir des perversions qui hantent tes nuits. Ricana Alex.

- Imbécile! Tu as fini?…

 

            Thomas était concentré sur l’écran et supprima au fur et à mesure les messages qui semblaient inintéressant. Il y en avait un qui interpella Thomas immédiatement, un message dont l’objet précisait : « Pauline est en danger ». Thomas sentit d’instinct qu’il ne s’agissait pas d’une coïncidence bien que l’expéditeur soit inconnu. A l’intérieur, une série de chiffres que les deux scientifiques interprétèrent sans hésiter comme l’expression de coordonnées géographiques.

 

46.47.16.04 N 6.23.40.65 E

 

- Qu’est ce que c’est que ça? Demanda Alex.

- C’est la petite parisienne du mois dernier…

- Ah, chose sérieuse donc.

 

            Alex en était encore à croire qu’il s’agissait d’un petit jeu entre amoureux. Lors de sa visite à Londres quinze jours auparavant, Thomas avait préféré éviter aborder le sujet. Thomas, lui, était inquiet car une Pauline existait bien dans sa vie, et quelqu’un quelque part savait qu’elle comptait suffisamment à ses yeux, pour qu’il parte sans hésiter la chercher au Groenland sur l’heure ou encore, de risquer sa propre vie s’il le fallait.

 

- C’est sérieux Alex.

- Ben oui, c’est bien ce que je disais.

- S’il te plaît! C’est une ancienne copine, nous étions amants à une époque mais c’est de l’histoire ancienne, aujourd’hui il ne reste plus que de l’amitié entre nous…

- Ce que visiblement tu regrettes…

- …que j’ai regretté, mais c’est bon, j’ai fait le point avec mes orteils.

- What?

- Laisse tomber, c’est dans un film. Bon alors il s’ouvre cet atlas? Qu’est ce qu’elle est lente cette bécane!

 

            Les coordonnées indiquaient un lieu près de la frontière Suisse, dans le Doubs, à une altitude de douze cent mètres environ. Sans perdre une seconde de plus, Thomas voulu prendre contact avec les secours, il lui suffisait d’appeler le numéro d’urgence mais Alex le stoppa dans son élan.

 

- Qu’est ce que tu comptes faire mon grand? Appeler les pompiers, la gendarmerie? Pour leur dire quoi? Que ta meilleure amie est en danger quelque part dans les montagnes du Doubs, alors que toi tu es en short et en t-shirt ici, à Paris, dans ton appartement?

- Attends! Qu’est ce que tu me chantes là? Pauline a des problèmes sérieux…

- Tu n’en sais rien mon ami! N’importe qui aurait pu t’envoyer ce genre de message.

 

            Malgré son instinct qui lui assurait que Pauline était en danger, Thomas commençait à se demander si c’était vraiment son instinct qui lui dictait cet impression ou si, inconsciemment, il souhaitait qu’elle ait besoin de lui.

 

- Je ne peux pas rester comme ça, il faut que je fasse quelque chose…

 

            Thomas tournait en rond et cherchait quoi faire. Pourquoi le fait que Pauline puisse être quelque part dans le Doubs perdue et en danger ne lui semblait-il pas aussi improbable que ça? Un sourire s’esquissa sur son visage.

 

- Quoi? Demanda Alex.

- Alberto Vitaloni!

- Qui ça?

- Alberto Vitaloni, c’est un hôtelier restaurateur dans ce coin, Pauline et moi nous avions passé un week-end romantique dans son établissement juste avant notre rupture. Je me souviens qu’elle avait rencontré une fille, très jolie d’ailleurs, et elle avait sympathisé avec elle. Si je me souviens bien, c’était la nièce de ce Alberto.

- Tu te souviens du nom de l’endroit?

- Non pas du tout, c’était il y a plus de trois ans, ce n’était pas un nom courant, comme on en trouve en France, c’était un nom italien…

 

            Alex avait quitté l’atlas de Thomas pour lancer la connexion Internet afin de faire une recherche rapide sur les établissement hôteliers du département et, bien sûr, il y en avait quelques-uns.

 

- Tu n’as aucune indication? Même pas la ville?

- Pontarlier.

- …Il forchettone?

- OUI! C’est ça. Il faut appeler tout de suite là-bas.

- Et tu vas demander qui?

- Je ne sais pas, peut-être que cette fille est encore là-bas, donne-moi le numéro de téléphone.

 

            Maria décrocha. Elle était la patronne de la salle, c’est toujours elle qui décrochait, elle prenait les réservations, organisait l’arrivée des clients et donnaient les ordres à tout le personnel de service. Personne ne discutait son autorité naturelle, seul Alberto était habilité à lui donner des consignes.

            Heureusement pour lui, Thomas avait bien préparé son message avant d’appeler car il était bouleversé par tout ça. Si Maria avait eu à faire à un type balbutiant des phrases incohérentes elle aurait immédiatement raccroché.

            Sophia se souvint de l’amoureux malheureux de son amie et prit le combiné que Maria lui tendit tout en lui rappelant que la ligne du restaurant n’était pas le téléphone rose. « Quel fichu caractère celle-là » songea Sophia. L’ appareil à peine collé à l’oreille, le sourire qu’elle arbora fit vite place à une grimace et si elle n’avait pas été dans le restaurant de son oncle elle se serait mise à scruter tous les coins de la pièce pour y détecter la caméra cachée qui était en train de la filmer.

 

- Mais vous vous fichez de moi? Vous êtes bien le Thomas que je connais, l’ex-compagnon de Pauline? D’où sortez-vous une histoire pareille?

 

            De son côté Thomas mit la main sur la combiné afin que Sophia ne l’entende pas. Alex haussa les épaules en demandant silencieusement ce qui se passait.

 

- Elle ne me croit pas. Répondit presque en murmurant Thomas. Ce qui n’étonna pas Alex qui fit une mimique comme pour dire « je te l’avais bien dit. »

 

            Lorsque Thomas reprit l’appareil pour parler à nouveau, il n’entendit qu’un « bup - bup » signe que Sophia avait coupé la communication. A son tour, Thomas raccrocha et réfléchit.

 

- Inutile d’insister, je n’en tirerai rien Alex. Je n’ai pas le choix, il faut que j’y aille.

- Ce n’est pas très cartésien tout ça mais je crois qu’on en a vu d’autres.

 

            Sophia de son côté tournait en rond. Elle se sentit tout de même un peu troublée par ce qu’elle venait d’entendre. À côté d’elle le téléphone sonnait depuis quelques secondes déjà mais elle ne semblait pas l’entendre. Maria arriva d’un pas militaire en bougonnant depuis la salle. Si Sophia avait été une employée comme les autres, elle aurait eu droit à une volée de bois vert mais elle était la nièce du patron. Elle se contenta donc d’une remarque désagréable.

 

- Je suis la seule ici à avoir des oreilles? Dit Maria en s’approchant.

- Ah vous ça commence à bien faire, je ne suis pas une de vos esclaves, alors fichez-moi la paix!

 

            La chef de salle eut un mouvement de recul et fit de grands yeux. Cela faisait longtemps que personne n’avait eu le toupet de lui parler ainsi. Elle se retourna pour ne plus voir la jeune femme et répondit aussi poliment qu’elle le put en cet instant. À peine eut-elle prononcé le nom du restaurant qu’elle se retourna à nouveau, le regard noir, vers Sophia en lui tendant l’appareil.

            « Pour moi » sembla demander Sophia en pointant son index vers elle-même. Pour toute réponse la matrone avança encore davantage le bras qui tenait le téléphone, vers elle. La co-locataire lui passait un coup de téléphone pour voir si tout allait bien et surtout par curiosité, elle voulait savoir si la surprise avait fonctionné.

 

- Quelle surprise? Demanda Sophia.

- Elle n’est pas encore là? C’est étonnant.

- Mais enfin de quoi parles-tu?

- Mais de Pauline! Je l’ai eue au téléphone hier soir, elle allait quitter Paris pour venir te voir, elle aurait du arriver vers minuit, peut-être une heure, mais pas plus.

- C’est pas possible…c’est impossible…

- Quoi, qu’est-ce qui…

- Écoute, je dois raccrocher, je te rappellerai, promis!

 

            Maria vit passer la nièce de son patron en courant sans comprendre qu’elle mouche l’avait piquée. Sophia saisit sa veste et vérifia que son portable était bien chargé avant de pousser un grand « je reviens. » La porte claqua, on entendit le moteur de son auto et elle partit en faisant siffler les pneus.

            On y voyait pas grand-chose, il y avait de la forêt un peu partout mais heureusement, Sophia avait prit soin de marquer précisément sur sa carte routière l’endroit décrit par Thomas qu‘elle eut le temps de rappeler depuis son portable une fois en route. Bien qu’il n’y ait eu que peu de place, Sophia se gara et enclencha ses feux de détresse par sécurité. C’est finalement en remontant peu à peu la route qu’elle finit par relever des traces de pneus qui se perdaient dans l’accotement et, en observant le ravin attentivement, elle finit par détecter des traces suspectes ça et là.

            En concentrant son attention sur la petite forêt, elle remarqua un bout de tôle dépasser qui pourrait bien être un morceau de voiture. Cela suffit à Sophia et comme elle n’avait pas froid aux yeux elle décida de prévenir les secours en déformant quelque peu la réalité des faits.

 

- …oui, c’est ça exactement, mon amie devait arriver en voiture, et comme elle a beaucoup trop de retard j’ai fait la route en sens inverse et je crois que je l’ai trouvée, venez vite… « j’espère que je ne fais pas n’importe quoi, si je déplace les pompiers pour rien, ça va me coûter cher. » Songea-t-elle.

 

            Le ravin était assez raide, un homme expérimenté aurait pu le descendre assez aisément sans matériel, juste pour le sport, mais le Lieutenant Blanchon était là pour porter assistance et pas pour une démonstration d‘escalade en solo aussi, s’était-il entièrement équipé. Pauline ne s’était pas réveillée et lorsque Blanchon arriva près du véhicule accidenté, le visage pâle de Pauline endormie lui inspira les plus vives inquiétudes. L’auto s’était mise sur le côté et Blanchon put ouvrir la porte conducteur qui n’était pas bloquée. Elle était fiévreuse, visiblement dans le coma et sa jambe était coincé dans la tôle froissée.

            Sophia regarda son amie avec anxiété avant que les portes de l’ambulance ne se referme. Les pompiers avaient récupéré le téléphone portable de Pauline qu’ils lui tendirent lorsqu’il se mit à sonner. Une voix s’exprimant en anglais cria le nom de son amie Pauline. Le ton était suffisamment désespéré pour que Sophia comprenne l’urgence de donner des explications.

 

- Qui est à l’appareil? Lança Sophia.

- Je suis l’ami de Pauline, où est-elle? Qu’est-ce qui se passe?

- Il y a eu un accident et…

- Quoi? Hurla désespérément Kurt.

- Attendez monsieur, les secours sont là et…monsieur? Monsieur?

 

            Inutile. Bien que Kurt ait gardé le combiné contre son oreille, il n’entendit plus rien de ce que Sophia était en train de lui raconter. Derrière ses yeux hagards des images qui n’étaient pas des souvenirs se mirent à jouer avec ses émotions en le torturant involontairement.

            Une petite tête blonde de peut-être une dizaine d’années se tient sagement assis à l’arrière d’une berline allemande. Comme beaucoup de garçons de sont âge, ce qui est en train de se passer sur l’écran de sa console portable l’intéresse nettement plus que la circulation qui commence à se faire dense à certains moments. A l’avant au poste de conduite, la maman est très concentrée sur ce qu’elle fait. Les autoroutes allemandes sont très fréquentées et davantage encore aux abords des grandes agglomérations. Quand de plus les heures de pointes approchent, les phénomènes d’accordéons se multiplient et il s’agit d’être très prudent. Mais Greta à l’habitude, elle n’a jamais eu le moindre accrochage. Elle n’a même jamais eu besoin de demander à son mari d’intervenir pour lui faire enlever une contravention. N’empêche que habituée ou pas, il y a beaucoup de monde et les gens sont particulièrement excités au volant en ce jour. Une grosse berline se rabat un peu vite, Greta est obligée de freiner brutalement et de donner un coup de volant. A l’arrière Udo a faillit perdre sa console des mains et ne manque pas de râler en appelant sa mère.

 

- Il y a vraiment des inconscients! Hurla Greta en plus de quelques injures blasphématoires.

 

            Udo n’y prêta aucune attention, bien trop pris par son jeu. Ensuite tout alla très vite, un nouveau coup de frein fit tomber un objet au sol de la place passager avant. Et comme souvent dans ces cas, au lieu d’attendre tranquillement d’être rentré à la maison, il arrive que l’on se penche pour le récupérer. Et pourtant à cet instant précis l’objet en question n’a aucune utilité, mais c’est ainsi.

            Greta leva la tête et vit avec horreur que toutes les voies de l’autoroute étaient complètement encombrées et que toutes les autos étaient à l’arrêt. Elle sauta à pieds joints sur la pédale de frein, heureusement le puissant système de freinage dernier cri fit merveille et Greta s’arrêta à quelques mètres du bouchon. Le type dans la voiture devant elle, regarda dans son rétroviseur central avec un certain soulagement. Soulagement de courte durée d’ailleurs, alors que Greta sentait la tension se relâcher vu qu’elle venait d’éviter un accident, elle sentit un choc venir de l’arrière. Le type de l’auto devant détacha sa ceinture de sécurité et se précipita hors du véhicule, il y parvint tout juste pendant qu’un énorme pare-choc de semi-remorque viola l’habitacle projetant Udo à l’avant comme un pantin. Puis toute la voiture se retrouva comprimée sur ses deux occupants comme dans un de ces affreux films de mafiosi où un pauvre type ligoté et bâillonné se retrouve dans sa voiture pendant qu’un gigantesque électro-aimant vient aspirer cette dernière pour venir la déposer dans une presse. Une mort atroce. L’écrasement n’a rien à envier à l’autodafé ou à la noyade.

            Kurt resta là fixement. Il n’avait su exactement ce qui s’était passé ce jour-là. Il su simplement que sa femme et son fils quittèrent ce monde de manière brutale et cruelle. On lui raconta la scène tel que la découvrirent les secours. On lui rapporta les témoignage entres autres du type qui avait réussi à s’extirper in extremis de son véhicule. On s’abstint de lui faire part d’une partie du témoignage de ce dernier qui entendit sortir de l’amas de tôles froissées, des râles insoutenables, en particulier ceux d’un petit garçon.

            Le reste de la scène Kurt l’avait imaginé, la queue de poisson, Udo qui peste après sa maman parce qu’elle le secoue un peu trop et que ça lui a fait rater le coup fatal qui devait mettre à mort son adversaire le « boss. » Des semaines, des mois entiers, il se tortura l’esprit en essayant de savoir comment ça c’était passé. Son entourage lui répétait sans cesse que cela ne servait à rien. Que ça en devenait même presque puéril à certains égards. Certes mais les humains sont comme ils sont et pour Kurt le sentiment de culpabilité de ne pas avoir été là le rongeait trop. Son bel insigne de policier, symbole du pouvoir de l’homme qui fait respecter la Loi et qui assure une mission de protection, il n‘arrêta pas de le tripoter, de le regarder. Une mission de protection, la belle affaire, il n’avait pas été là quand il fallait protéger…

            Sortant lentement de sa torpeur, Kurt finit par réagir aux appels de Sophia qui n’avait pas coupé la communication.

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