L'île aux moutons - Ch. 12 : Les Parias

Publié le par l.ile.aux.moutons.over-blog.com

Les parias

 

I

 

            Anna se réveilla vers sept heures. Depuis son retour à Fair Isle, le lundi qui suivit le tragique week-end au cours duquel son neveu Patrick Fraser perdit la vie, elle avait commencé à reprendre les habitudes qu’elle avait laissées derrière elle pendant toutes ces années. On aurait ou croire qu’elle n‘avait quitté les lieux comme si elle reprenait l‘ensemble des gestes quotidiens là où ils étaient restés. En attendant c’est James qui avait pris soin de sortir les moutons pour la journée. « Ils n’y peuvent rien les pauvres » disait-il, pensant qu’un membre quelconque de la famille allait finir par arriver pour s’en occuper. A défaut les autres bergers de l’île s’occuperait de partager le cheptel entre eux. Ce ne fut pas nécessaire, dès son arrivée la « dame », comme Jim l’appelait, prit le relais.

            Elle avait fait ça toute petite et comme le vélo, cela ne s’oubliait pas. Elle qui n’avait quasiment pas séjourné sur l’île au cours de sa vie n‘en possédait pas moins toutes les façons de faire. De l’enfance jusqu’au début de l’adolescence avant de partir étudier à Inverness puis à Édimbourg, elle avait assisté ses parents dans les travaux journaliers comme le faisaient tous les enfants de l‘île à cette époque. L’époque de la tonte c’était la grande fête et les enfants participaient toujours en observant leurs aînés travailler. « C’était du sport » se souvint-elle en caressant une des bêtes à tête noire. Les hommes avaient des mains bien musclés et il en fallait de force pour saisir l’animal, faire en sorte qu’il se tienne tranquille tout en lui ôtant sa précieuse toison.

            Les quelques jours de la semaine où elle fréquentait l’école étaient autant de jours d’absence de son île. Au début de sa scolarité cela lui donnait souvent un cafard terrible mais elle rencontra d’autres filles qui habitaient principalement Lerwick et d’autres qui venaient de toutes les Shetlands. Et elle y prit goût. Le monde la séduisit bien plus qu’elle ne l’aurait cru et bien au-delà des commentaires de ses parents qui auraient préféré qu’elle ne trouvât pas celui-ci trop à son goût. Malgré tout, les absences pour raisons scolaires qui devinrent les absences voulues finissaient par lui redonner un certain mal du pays et de temps en temps elle effectuait une petite escapade de quelques jours quand elle ressentait besoin de se ressourcer. Ces escapades s’espacèrent de plus en plus, car si le déplacement depuis Inverness était relativement rapide, venir depuis Édimbourg représentait une petite expédition.

            Son frère Andrew finit par devenir père à son tour, il avait l’aide dont il rêvait pour plus tard, lorsque les garçons seraient en âge. Pour un d’entre eux au moins qui était solide et en bonne santé. L’autre, ne pourrait peut-être pas assister ses parents et resterait, bien qu’il ne le sût par sur le moment, probablement une charge toute sa vie.

            Au fur et à mesure de ses visites, Anna qui était seule à part l’une ou l’autre conquête masculine du moment, se prit de plus en plus d’affection pour Murdoch.

            Andrew, le frère d’Anna se faisait beaucoup de soucis pour Murdoch, et plus il grandit, plus il s’en fit et se demanda comment continuer à l’élever dans un endroit comme Fair Isle.

 

- Il y beaucoup trop de dangers ici. Plus il va grandir plus je devrai le surveiller et je n’en aurai plus le temps. Un jour il faudra même le séquestrer pour qu’il n’aille pas se promener dans des endroits dangereux comme ces moutons imbéciles qu’il faut aller secourir au bas des falaises.

- Je peux l’emmener à Inverness, il y a tout ce qu’il faut sur place. Je peux le prendre avec moi, mon appartement est assez grand et tu viendras le voir aussi souvent que tu voudras. Et en cas de nécessité, il y a des médecins et un institut spécialisé.

 

            Bien que cela lui brisa le cœur dans un premier temps, Andrew finit par admettre que cette solution était de loin la meilleure.

            Même si Inverness était une ville bien calme, c’était tout de même bien plus bruyant qu’une île de sept kilomètres carrés peuplée de soixante dix habitants et isolée dans le nord des îles écossaises. Le confort et les possibilités qu’offraient les villes plus ou moins grandes dans lesquelles elle avait eu à se rendre pour son travail, avaient toutes ses faveurs, mais Anna garda en elle cette idée bien particulière de la vie qui s’inscrit à jamais dans la mémoire de celui qui passe son enfance à Fair Isle. Ce subtil partage dans l’importance des choses de ce monde. Donner au matériel et au spirituel sa juste importance. Comme ce collègue professeur qui adorait les belles autos et qui rêvait de s’offrir une prestigieuse anglaise, allemande ou italienne. « Qui finira un jour dans une casse » lui répétait-elle à chaque fois qu’il voyait une voiture de luxe passer dans les rues de la capitale et qu’il lui saisissait le bras pour lui faire partager son émerveillement.

            La maison familiale des Fraser n’avait quasiment pas changé. Patrick l’avait entretenue régulièrement. Anna n’eut aucun mal à retrouver ses marques. Son neveu ne s’était pas départi de la vieille bouilloire des parents et elle s’en servit encore ce matin-là pour se faire son thé. Bien sûr il avait investi dans quelques ustensiles de cuisine ou vaisselle histoire de moderniser un peu les choses. Anna préféra tout de même reprendre l’une des tasses en fer blanc dont se servait son frère Andrew ou leurs parents, avant eux. Patrick les avait remisées en les accrochant sur l’un des murs de la cuisine comme des antiquités décoratives.

            Tous les droits qu’elle avait sur la ferme, elle les abandonna lors de la disparition de son père. Son frère Andrew hérita de la petite propriété, de toutes façons, elle n’avait qu’une valeur toute relative et pour ainsi dire aucune, si personne ne s’occupait de la faire vivre. Cette solution permit de poursuivre  le travail de ses parents et pour les mêmes raisons lorsque son frère décéda à son tour, elle préféra ne rien revendiquer contre l’engagement de Patrick d’entretenir et de continuer à faire fonctionner la ferme familiale.

            Le jour même du tragique suicide de Patrick, Blaine avait prit soin de la contacter pour lui annoncer la terrible nouvelle. Blaine, très affecté et également contrarié, narra en détail ce qui s’était passé appuyant bien sur ce qu’il pensait être la responsabilité de chacun dans cette histoire.  « Oui mais qu’est ce que je vais en faire maintenant? » se demanda-t-elle. Elle n’était pas plus taillée pour la vie à la ferme aujourd’hui qu’hier. Avec la mort de Patrick et Murdoch étant sous tutorat, il n’y avait plus personne pour reprendre le flambeau. Dans quelques temps elle serait contactée par un représentant du « Shetland Islands Council » pour savoir ce qu’il allait advenir du lieu.

            L’une des nombreuses missions de cet organisme était de faire en sorte que ce magnifique domaine sauvage que constitue les îles de l’extrême nord de l’Écosse continue de prospérer. Les candidats à l’isolement ne manquaient pas, ceux qui rêvent d’une vie paisible et de rapports totalement pacifiques avec les autres non plus. Dès que le gouvernement diffuse une information indiquant qu’une maison est disponible dans un endroit comme Fair Isle ce n’est pas moins de huit cent candidatures qui se pressent au portillon. Toutes sortes de candidatures. De l’écologiste de base en mal d’une soi-disant pureté de vie jusqu’à l’homme d’affaires au bord de la rupture avec la réalité ne supportant plus le stress de la vie dans un monde de fou, il y avait de tout.

            Anna avait déjà pris sa décision, le moment venu elle confirmerait immédiatement son intention de ne pas prendre possession des lieux et accepterait que la nouvelle soit officialisée qu’une maison était disponible sur l’île.

 

II

 

            De la théière, un délicieux parfum s’échappa. Elle prit une grande tasse dans le buffet et versa le liquide brûlant tout en regardant la vieille tasse en fer blanc de son père qu’elle avait préparé quelques instants avant, ça la fit sourire « tu commences vraiment à vieillir maintenant » se dit-elle en sortant ainsi pour profiter de la brume matinale. L’air était encore frais et de la tasse s’échappait une vapeur qu’elle respira avant de la porter à ses lèvres pour en avaler une gorgée. C’était sa troisième matinée sur l’île et depuis la première, le mardi matin, chacun avait été différente. A chaque jour son ambiance et elle dégusta cette matinée comme on déguste son thé, promenant ses yeux autour d’elle. La lumière du soleil était puissante et, à travers la brume Anna distinguait des paysages qu’elle connaissait par cœur en alternant le bon air frais iodé du matin et les senteurs chaudes qui s‘échappaient d‘entre ses mains.

            A la ville, elle qui était toujours élégante portant bijoux et robes et se maquillant tous les jours, avait retrouvé depuis son arrivée les habitudes insulaires de son enfance en enfilant un gros pull bien chaud et en attachant sommairement ses cheveux pour ne pas être gêné pendant le travail.

            Les obsèques de Patrick avaient été célébrées la veille, mercredi. Ce fut un moment pénible pour tous car Patrick était aimé et apprécié. La triste histoire de sa participation active dans la disparition de William McRae avait fait le tour de Fair Isle. Certains y croyaient, d’autres non. James Kerr n’avait pas trouvé la force de se rendre à la chapelle seul et il aurait voulu rester cloîtré chez lui, qu‘on lui fiche la paix.

            Pendant la cérémonie, Anna avait observé l’intérieur de l’édifice qui avait été restauré. Elle qui n’avait pas mis les pieds dans une église depuis fort longtemps, dans celle de Fair Isle comme dans les autres, n‘avait gardé aucun souvenir de sa décoration intérieure. Mais malgré l’absence de souvenirs, elle ne s’attendait pas à trouver un lieu aussi bien tenu. La chapelle avait des couleurs vives et gaies, les bancs étaient bleu ciel, à peine moins soutenu que le bleu de la maison des Fraser. On aurait pu croire que Patrick avait choisi personnellement la teinte des bancs de l’église. Les murs, d’un blanc immaculé dans leur partie haute, étaient d’un rouge puissant dans leur partie basse. Ce même rouge avait servi à marquer le contour des fenêtres d’un fin liseré. Patrick, connaissant parfaitement les positions de sa tante concernant les « bondieuseries », n’avait jamais cru bon de lui faire part de la belle allure de la chapelle mais Anna sentait bien pendant la cérémonie que c’était un endroit dans lequel son neveu se sentait parfaitement à l’aise. « C’est tant mieux » se disait-elle « le pauvre Patrick n’a pas eu grand-chose dans sa vie alors s’il se sentait bien ici, ce sera pareil pour moi » conclut-elle.

            Dans la matinée, il était prévu qu’elle se prépare pour se rendre à la salle commune. Les habitants avaient organisé une rencontre comme à chaque fois en pareilles circonstances. Il s’agissait d’honorer la mémoire du défunt et tout le monde fut convié. Ces rencontres étaient l’occasion de se voir tous ensemble et de parler, dans le cas précis, de celui que l’on avait perdu. Un deuil dans une communauté comme celle de Fair Isle était toujours dur car cela ressemblait toujours à la perte d’un frère ou d’une sœur.

            Kurt était triste et se sentait responsable de ce qui était arrivé à Patrick. Sa raison lui dictait le contraire mais le choc d’assister au suicide en direct l’avait fortement marqué. L’image de Patrick au sommet de Sheeprock, lui faisant signe de la main avant de tomber, le hantait et probablement pour longtemps encore. Sa compagne tentait de le raisonner mais malgré les paroles de Pauline qui soutenait qu’il n’y avait pas eu d’autre solution car on ne pouvait laisser un criminel en liberté, il ne pouvait se résoudre à se dédouaner comme si de rien n’était. Il aurait voulu qu’un tribunal compétent décide de la culpabilité du suspect et non pas que cette culpabilité s’impose de fait comme la justification de ce qui pourrait être une erreur.

 

- Non Kurt, il n’y a pas d’erreur. Souviens-toi de ce que mon père t’a dit.

- Ton père? Pauline nous ne savons pas nous-mêmes ce qu’étaient ces choses qui ont communiqué avec nous.

- Ne te torture pas comme ça mon amour, tu sais aussi bien que moi que j’ai raison.

 

            Le souverain grand conseil, après avoir discuté du cas Cirkapt, décida qu’il ne disparaîtrait pas et qu’il pourrait intégrer sa place à Veh’Ena étant donné son geste. Voilà une décision qui ne manqua pas d’étonner, à commencer par Het’Esbila qui eut à faire un petit tour par Aturigo Per pour moins que ça. Mais voilà, les décisions des instances supérieures ne se discutent pas et elles sont toujours justes. Toujours.

 

- Gabriel, que se passe-t-il ici? Ça veut dire quoi ça « étant donné son geste »? Lança Tegar.

- Écoute Greta, il y a ce que je sais, et il y a ce que j’ai le droit de dire. Et là, je ne peux rien dire à part que le souverain grand conseil ne commet jamais d’erreur. Donc, accepte sa décision, je ne peux rien rajouter.

- Mais enfin Gabriel…

- Rien! Je ne peux rien rajouter.

 

            Cirkapt ayant appris la nouvelle, prit contact avec Reg’Ilba car il avait déjà entendu parler de la possibilité de communiquer avec l’autre monde et l’idée commençait à germer en lui de faire subir de mauvaises choses à certains.

 

- Oublie ça Patrick, crois-moi! Lança Miwaill.

- …je sens quelque chose de bizarre en ta présence, qui es-tu? Rétorqua Cirkapt.

- Je suis celui que tu as renvoyé ici.

 

            Kurt raccompagna James chez lui après la réunion. Il avait réussi à le traîner jusque là-bas. Le vieux Jim craignait qu’on lui reproche quelque chose, mais ce ne fut pas le cas. Personne n’avait rien à reprocher au vieux Jimmy même si, en rentrant de la cérémonie en hommage à Patrick en compagnie de Kurt, ils aperçurent l’un ou l’autre se retourner en chuchotant quelque chose à l’oreille de son voisin. Kurt lui conseillait de ne pas regarder et de penser à autre chose même si cela lui était impossible à l’instant.

 

- Alors regarde le chemin devant toi et regarde tes pas!

- Je n’ai pas l’habitude de baisser les yeux, mais là j’avoue que me sens dans mes petits souliers. Répondit Jim.

 

            Kurt sourit et ne dit pas un mot à propos de la conversation qu’il eut avec Blaine. Pendant que tous étaient rassemblés dans la salle commune et buvait un verre à la mémoire du défunt échangeant leurs souvenirs, Kurt s’était mis un peu à l’écart. Pour tout dire, il aurait aussi voulu se faire tout petit, mais Patrick était aussi et peut-être surtout son ami à lui. Il avait le droit d’être là, même si tous firent comme s’il n’était pas là. Les uns par rejet, les autres par gêne. Quelqu’un finit tout de même par se retourner et cesser de l’ignorer. Blaine s’approcha, un verre à la main. Kurt était adossé au mur.

 

- Que pensez-vous de tout ça Kurt?

- C’est tragique.

- Certes. Mais en vous posant cette question, je pensais davantage aux conséquences de cette tragédie.

- Je ne sais quoi vous dire.

- Moi je vais vous dire, depuis que je vis ici, jamais je n’ai vu notre communauté se diviser ainsi. Les gens commencent à prendre parti pour vous ou contre vous.

- Et Jim?

- Jim est des nôtres.

- Et moi, je croyais que c’était le cas aussi? C’était donc du cinéma mondain votre cérémonie de bienvenue? Dites-moi ce que c’était, parce que j’ai encore la chair de poule en vous voyant arriver ici même, les bras ouverts en prononçant votre chaleureux « Welcome ».

- Vous ne comprenez pas…Blaine le fixa dans les yeux. Mais si vous comprenez parfaitement, vous êtes trop intelligent pour ne pas comprendre. C’est simple, si vous restez vous allez créer une animosité entre nous qui n’a jamais existé auparavant : les mauvais d’un côté, les bons de l’autre. Le manichéisme de ceux qui vivent au-delà de l’océan, nous n’en voulons pas ici. Que vous le vouliez ou non, vous en êtes la cause. Alors si vous aimez cet endroit comme je crois que vous l’aimez, partez. S’il vous plaît. Quittez Fair Isle.

 

            Les yeux de Kurt se firent tristes, il n’était pas en position de force et ne trouva pas les mots pour se défendre. Il ne réalisa pas tout de suite que Blaine n’avait ni l’autorité morale, ni l’autorité civile pour exiger quoi que ce fut de ce genre. Malgré tout, les paroles de Blaine firent mouche et il ne put les effacer d’un claquement de doigts. Il savait maintenant de façon claire, qu’une partie des habitants, une majorité en fait, le considérait comme une sorte de traître, il avait dénoncé l’un des leurs qu’ils considéraient comme innocent d’un crime qui, toujours d’après eux n’avait pas eu lieu. Ils considéraient que Kurt s’était substitué, d’une certaine manière, à la justice.

            James n’arrêtait pas de se confondre en excuses, il continuait à se préoccuper des autres qui le regardait lui et Kurt avec tant de noirceur et de désapprobation dans les yeux, cela le bouleversait, il en était désolé.

 

- Tout ça est de ma faute.

- Non James! William a dit à Pauline que Patrick était son assassin et je le crois. Moi aussi je suis bouleversé par ce que nous avons vécu, voir Patrick sauter du haut de Sheeprock m’a sérieusement secoué, c’est une image que je n’oublierai peut-être jamais, mais il faut raison garder, si tout ceci est arrivé c’est d’abord et avant tout à cause de Patrick qui a vraisemblablement balancé Billy dans le vide. Et puis, il aurait pu se rendre se voyant cerné de toutes parts et il aurait pu s’expliquer devant un tribunal, nous sommes au Royaume-Uni, il aurait eu un procès équitable après une enquête sérieuse et minutieuse. Non, j’ai eu des doutes, mais maintenant j’en suis sûr et j’ai la conscience tranquille, s’il est mort, c’est parce qu’il l’a voulu, il avait d’autres solutions!

- Je t’envie de pouvoir raisonner froidement comme ça Kurt. Moi je ne peux pas.

 

            Kurt ne le pouvait pas non plus mais il n’était pas question de l’avouer pour le moment.

            Les deux hommes s’étaient rendus à pied à la « réception » en l’honneur de Patrick et, étant sur le chemin du retour, s’approchaient à présent de la maison de Jim devant laquelle se tenait Anna. Elle les attendait et souhaitait les inviter chez elle pour discuter un peu. Mais Kurt voulait éviter une nouvelle bataille.

 

- Rassurez-vous jeune homme, je ne vous en veux pas, je ne réfléchis pas avec mes hormones, j‘ai un cerveau pour ça et je ne vais pas laisser la haine ou n‘importe quel autre sentiment négatif polluer mon existence à mon âge.

 

            Kurt fut pour le moins surpris que la propre tante de Patrick ne ressente pas la légitime envie de lui tordre le cou alors que plus de la moitié des habitants de l’île souhaitaient à présent son départ. Ce qu’il ne savait pas, c’est que la vision qu’Anna pouvait avoir de la vie était aux antipodes de la sienne.

 

- Ne vous en faites pas, ils ne sont pas méchants, ils oublieront.

- Vous semblez bien les connaître, pourtant vous n’avez pas passé votre vie ici. Dit Kurt.

- Pas méchants? C’est vite dit ça. Renchérit James.

- Je n’y ai pas vécu, mais j’y suis né et j’y ai grandi. Et à part les autos, je ne voix rien qui ne soit pas conforme à mes souvenirs. Puis se tournant vers Jim, elle réitéra qu’ils n’étaient pas méchants en concluant par : jeune homme.

 

            « Jeune homme moi » James la regarda, interloqué et flatté de la part d’une dame d’un âge respectable mais qui avait encore beaucoup de charme à ses yeux. Anna avait le sourire apaisant d’une mère, d’une amie proche qui se voulait protectrice et rassurante. Patrick lui avait déjà parlé de son ami Allemand à plusieurs reprises et même lors de sa dernière visite il avait annoncé à sa tante que son copain avait trouvé une compagne.

 

- Il vous a parlé de Pauline?

- Oui, vous semblez troublé. Cela vous pose un problème? Demanda Anna.

- Il ne vous l’a pas…décrite?

- Il a juste dit qu’elle était très jolie.

- C’est la fille de William McRae et d’Elisabeth Young…

 

            Anna se mit à rire comme si elle venait d‘entendre une énormité. Kurt l’observa interloqué à son tour. Il ne savait pas qu’elle avait quitté l’île six ans avant la naissance de Billy et dix-neuf ans avant celle d’Elisabeth, elle ne pouvait donc pas les connaître de la manière dont Kurt le supposait. En fait, elle ne les avait vus que sporadiquement lors des rares visites qu’elle fit au cours de sa vie. La disparition de McRae ne l’avait absolument pas touché et elle n’était même pas au courant du départ définitif de l’île d’Elisabeth. Et Patrick, malgré les relations très proches qu’il entretenait avec sa tante, n’avait jamais évoqué Elisabeth et encore moins l’amour qu’il éprouvait pour elle, même disparue. Il aurait eu trop peur que la respectable dame intelligente, concise et pragmatique ne lui démontre la puérilité de son attitude et le gâchis qu’il faisait de sa vie en attendant une femme qui ne reviendra jamais. Seulement voilà Patrick n’était pas aussi puéril que cela. C’était un homme au cœur tendre qui n’arrivait pas à dominer ses émotions et qui en avait subi les conséquences toute sa vie.

 

- Je savais que les Écossais aimaient beaucoup les Français, mais appeler sa fille Pauline…

- Elle est née en France…enfin, c’est toute une histoire, je vous la raconterai peut-être un jour.

- Avec plaisir. En attendant, je tiens à vous dire une chose, Patrick à fait ce qu’il a fait, il a choisi sa sortie, alors ne culpabilisez pas.

 

            Kurt fut très touché par les paroles d’Anna. Tout ce qu’il voulait c’est un procès équitable et que cette affaire soit définitivement classée, rien d’autre. Anna savait que ni Jim, ni Kurt n’avaient été mus par la malveillance c’est pour cela qu’en entendant les ragots de la supposée culpabilité de l’un ou l’autre, elle avait tenu à les voir et leur parler.

 

- Bien messieurs, je vais vous laisser, je dois rassembler les affaires de Patrick et organiser le déménagement des meubles. A ce propos si quelque chose vous intéresse, n’hésitez pas à venir me voir. Je suis encore présente jusqu’à samedi.

- Déménager les meubles? Mais vous avez tout le temps pour ça. Et d’ailleurs pourquoi ne viendriez-vous pas vous installer ici, après tout, c’est chez vous.

- Non, j’ai passé ma vie à Édimbourg et à Inverness, c’est un peu trop perdu ici. Ou plutôt, un peu trop retiré à mon goût.

- L’île habitée la plus isolée de Grande-Bretagne. Dit Kurt en souriant et en prononçant la phrase comme un slogan publicitaire.

- Oui, et s’il n’y avait pas Tristan Da Cunha ce serait du Royaume-Uni.

- Pourtant, je viens d’un pays riche où tout se trouve en abondance, j’ai habité dans la capitale d’un des états les plus riches de la fédération allemande et malgré tout, je me trouve bien moins perdu ici que là-bas.

- Je comprends très bien ce que vous voulez dire…

 

            Anna prit congé de Kurt et de James avant de se diriger vers la maison des Fraser à Rippack.

            Elle avait déjà regroupé des vêtements, certains même avaient appartenu à son propre frère, le père de Patrick. A voir tout ce fatras, il était clair qu’on ne jetait pas grand-chose dans la famille.

            Dans la chambre de Patrick, qui était toujours bien rangée comme le reste de la maison, il y avait une armoire qui s’était transmise de père en fils depuis plusieurs générations déjà et dans laquelle il gardait ses vêtements. Tout était classé, les pulls, les chemises, les sous-vêtements. Rien de folichon, que des choses très classiques.

            Au fond de cette vénérable armoire Anna dégota un carton ficelé qui semblait bien vieux. En tous cas, il sentait le vieux carton. Intriguée et insatiablement curieuse, elle le sortit pour le poser sur le lit. Après s’être débarrassé des ficelles, elle sortit quelques vêtements et objets qui appartenaient à Murdoch, il y avait même quelques jouets confectionnés avec deux bouts de bois et un caillou, « des jouets que les enfants d’aujourd’hui ne savent plus faire » songea-t-elle. Mais si ce n’était que ça. « On pourrait leur apprendre à les fabriquer, mais le drame c’est qu’ils ne sauraient même pas les imaginer ». Anna prenait chaque objet dans ses mains délicates avec, à chaque fois, un sourire attendri. Sur l’un des côtés du carton, rangé verticalement, elle trouva un petit cadre avec une photo sous verre qui datait des années soixante représentant Patrick et son petit frère Murdoch. La photo était un double portrait, sur la partie basse et droite du cliché on distinguait le visage de Murdoch et le haut de ses épaules, alors que le quart opposé de la prise de vue, montrait Patrick avec une partie de son buste et sa main gauche posée sur l’épaule de son frère, comme pour indiquer qui était le grand frère et qui était le petit frère.

            « Patrick, mon gentil petit Patrick, comme tu vas me manquer ». Anna passait doucement ses doigts sur les visages photographiés de ses neveux, une larme tomba directement sur le verre de protection, ce qui la tira immédiatement de ses songes mélancoliques.

 

            Comdr’hu était à présent branché en permanence sur Veh’Ena. Il s’y sentait tellement bien. Ici au moins on le traitait avec respect et on le regardait pas comme une bête curieuse. Cela faisait un bon moment qu’il attendait d’être enfin rappelé et il harcelait Reg’Ilba avec ça dès qu’il le pouvait.

 

- Gabriel! Quand va-t-on me rappeler? Quand pourrais-je définitivement rester?

- Ce n’est pas moi qui décide de cela mon bon Murdoch. Il faut que tu prennes ton mal en patience. C’est sûr que pour toi c’est bien plus difficile que pour nous. Tu es ici sans y être comme tu es vivant, et donc tu ressens toutes les émotions terrestres et tu subis le temps. Je ne sais pas ce que cela signifie mais, sois patient.

 

            Cirkapt s’approcha et se joignit à la conversation.

 

- Qui est-ce? Demanda Cirkapt.

- C’est Murdoch. Répondit Reg’Ilba.

- Il ne sait pas qui je suis. S’amusa Comdr’hu.

- Il vient d’arriver, il ne sait rien, il ne reconnaît rien, il doit encore tout apprendre des règles ici.

- Pourquoi l’autre m’a-t-il dit que je suis responsable de sa présence ici?

- William? Tu comprendras bientôt, il faut que tu sois patient toi aussi tant que tu es encore prisonnier des effets de l’autre monde. Allez, nous nous reverrons à un autre moment, je vous quitte. Conclut Reg’Ilba avant  de se fondre dans le décor.

 

            Kurt s’approcha de la maison des Fraser et frappa à la porte d’entrée. Il se sentit immédiatement gêné lorsque Anna ouvrit la porte, ses yeux étaient encore rouges. Elle avait visiblement pleuré. En voyant le pauvre Kurt tout penaud, elle lui fit un sourire et l’invita à pénétrer à l’intérieur du cottage.

 

- Je vous prie de pardonner mon impolitesse madame.

- Je ne comprends pas, qu’y a-t-il Kurt?

- Malgré tout le respect que je vous dois, vous n’êtes plus toute jeune, et je n’ai même pas eu la présence d’esprit de vous proposer mon aide pour ranger tout ce fouillis. Même si Patrick ne possédait pas énormément de choses, je sais par expérience qu’on entasse des tonnes de trucs plus ou moins inutiles au cours d’une vie.

- Oh ça oui, je vous le confirme, mais de plus, dans cette maison, il y a des affaires de mon frère, le père de Patrick ainsi que des affaires du Frère de Patrick…

- Comment avez-vous dit? Interrompit Kurt.

-…des affaires du frère de Patrick ai-je dit, vous semblez surpris.

- Patrick avait un frère?

- « A » un frère si vous permettez, Murdoch est toujours de ce monde lui, si tant est que cela veuille dire quelque chose dans ce cas précis.

- Que voulez-vous insinuer?

- Rien, Murdoch est un garçon, disons un peu simplet, un très gentil bonhomme mais quelque peu limité, vous voyez?

- C’est dingue, il ne m’en a jamais parlé. J’aimerais bien voir à quoi il ressemble.

- Malheureusement il n’existe aucune photo de lui, je suis désolée.

- Dommage. Et, où habite-t-il?

- Avec moi à Inverness.

- Ah bien, donc, je pourrais venir le voir à l’occasion?

- Si vous avez envie de passer une après midi aux côtés d’un incontinent, qui bave et qui ne parle pas, venez.

 

            Le visage de Kurt s’assombrit, il n’aimait pas la manière dont Anna parlait de ce frère qui lui était inconnu. Dans sa famille en Allemagne, ses parents qui étaient aisés, avaient toujours porté assistance aux enfants handicapés et Kurt avait appris à respecter cela et à considérer avant tout l’être humain par son âme avant de se préoccuper de son aspect.

            Le ton d’Anna avait brutalement changé, et les regards gentils qu’elle adressait sans relâche à Kurt avaient fait place à un regard fixe, froid et dur. Il n’en fallut pas plus à ce dernier pour sentir qu’il était grand temps de prendre congé et d’aller rejoindre sa belle. « Étrange tout de même, quelle mouche l’a piquée » se demanda-t-il sur le chemin du retour.

 

III

 

            La réception en l’honneur de Patrick Fraser s’était terminée peu avant midi, le temps de rejoindre Rippack à pied avec Jim et de converser avec Anna avant de reprendre place dans le pick-up et il était déjà treize heure. Pauline était restée cottage pour préparer le déjeuner. Elle ne se sentait pas encore assez intégrer pour prendre part au deuil collectif.

            En entrant dans la maison les effluves sautèrent au visage de Kurt, ça sentait les fruits de mer, le safran, le poivron, le poulet, le citron. Toutes ces saveurs embaumaient la cuisine et le salon de North Lighthouse Lodge. Quand Kurt avait avoué à Pauline un penchant pour la cuisine espagnole en générale et son plat traditionnel en particulier, ce fut une information qui ne tomba pas dans l’oreille d’une sourde. Kurt mourait de faim, la couleur du riz de la paella attisa encore davantage son appétit.

 

- On mange bientôt? Dit Kurt visiblement empressé de se jeter dans le plat pour le dévorer.

- C’est prêt!

 

            Le couple s‘installa à la table du salon, Kurt essaya d‘avoir un comportement anodin mais sa compagne remarqua rapidement que quelque chose n‘allait pas. Il lui raconta sa rencontre avec Anna et malgré les paroles apaisantes qu’elle avait eu pour Kurt, lui était resté inquiet. Lorsque Blaine l’avait abordé le matin même, le ton qu’il employa était très sérieux et le fait de savoir que plus de la moitié des habitants lui étaient à présent hostiles ne le rassura guère. Personne n’avait demandé pourquoi sa compagne n’était pas venue prendre part à l’hommage réservé par la communauté, comme si elle ne comptait pas encore vraiment.

 

- Ils veulent que je parte. Lança-t-il pendant le repas.

- Qui veut ça?

- Les habitants, les autres.

- Ils n’ont rien à exiger, d’ailleurs ils ne peuvent pas nous obliger à quoi que ce soit.

- Oui c’est vrai, mais nous sommes ici à Fair Isle, il y a des règles qui nous sont propres,tu vois ce que je veux dire?

- Peu importe que nous soyons sur un territoire confiné, isolé par l’océan, cette île fait partie du Royaume-Uni et il y a des lois. Nous sommes ici et je ne vois pas ce qui pourrait nous en faire partir.

 

            Personne ni aucune loi ne pouvait l’obliger à partir, lui ou elle. Le cottage ainsi que le terrain étaient  une propriété privée mais le fait était que vivre sur le continent et vivre sur une île sont deux choses différentes. Et vivre sur une île et vivre sur l’île de Fair Isle étaient encore deux choses différentes.

            Kurt avait plusieurs fois ressenti cette étrange sensation d’isolement accentué par l’exiguïté de Fair isle. Il lui suffisait de mettre son nez dehors pour se rendre compte à tout instant qu’il était sur un bout de rocher de quelques kilomètres carrés entouré d’un océan bleu profond comme la nuit. Souvent Kurt avait eu véritablement l’impression de se sentir seul au monde. Pour lui qui avait débarqué cinq années auparavant du pays le plus moderne, le plus riche et le mieux équipé d’Europe, cette sensation l’avait d’abord surpris puis le temps passant, elle fit peu à peu partie de lui. Mais jamais comme s’il avait toujours fait partie du décor.

            La fatigue avait fini par gagner Kurt. La matinée avait été chargée en émotions et en tensions en tous genres. Le repas avait été copieux et comme il mourait de faim il avait ingurgité bien plus de paella qu’il aurait du. En plus, il avait un peu abusé de vin, si bien qu’il ne se fit pas prier pour s’allonger sur le canapé lorsque Pauline, voyant ses paupières s’alourdir, lui conseilla de piquer un petit somme.

            Un doux petit sourire aux lèvres, Pauline observa tendrement son homme qui dormait paisiblement. Elle commençait à peine à réaliser qu’elle s’était retrouvée à Fair Isle pour des raisons que les scientifiques qualifieraient d’irrationnelles. Quelque chose dans l’au-delà, un esprit, une force les avait rassemblés. Pour qui? Pourquoi? En tous cas, elle était là, heureuse d’y être et comptait bien passer le restant de ses jours avec son Siegfried de compagnon, comme elle se plaisait à le surnommer.

            Profitant du sommeil de Kurt, Pauline prit les clés du pick-up pour aller faire un petit tour. Ce qu’elle avait appris pendant le déjeuner en discutant l’avait irritée, mais elle n’avait rien laissé voir. Elle prit, comme elle en avait l’habitude maintenant, la direction du sud de l’île en contournant Ward Hill. En chemin elle ne rencontra personne jusqu’à l’observatoire aux oiseaux. A partir de Vaasetter, elle traversa les différentes exploitations agricoles, et les « crofters » pour certains d’entre eux, lui faisaient des grands signes auxquels elle ne répondit que par le stricte minimum.

            Au bout de quelques minutes, elle arriva enfin à la maison de Malcolm’s Head. Dans sa tête, elle avait déjà pris la décision d’aller rendre une visite à Blaine, mais avant cela, elle voulait s’imprégner de l’atmosphère de la maison de sa mère et se relaxer en admirant la beauté du lieu.

            Comme s’il avait lu dans les pensées de Pauline, Blaine se présenta à peine dix minutes après son arrivée à Malcolm’s Head.

 

- Bonjour mademoiselle Pauline.

- Bonjour.

 

            Blaine fut un peu surpris de la réponse sèche de Pauline, elle qui, en principe, était plutôt chaleureuse et avenante.

 

- Je voulais venir vous voir. Pouvez-vous m’expliquer ce que ça signifie?

- Je suppose que vous parlez de ma conversation de ce matin avec Kurt?

- Bien sûr!

- Vous venez d’arriver ici, vous ne pouvez pas comprendre le lien qui nous unit tous. Nous sommes une communauté.

- Je comprends, mais si un membre de cette communauté est un criminel, vous le protègeriez, vous vous rendriez complice de son forfait par votre silence?

- Certes non! Mais Patrick Fraser n’était pas un criminel.

- Mon père prétend le contraire.

- Votre père? Mais il y a quelques jours vous ne saviez même pas qui il était.

- Je le sais à présent. C’est William McRae!

- Voyez-vous ça. Et Billy est venu vous rendre une petite visite depuis l’au-delà ou alors est-il enfin sorti de la grotte secrète dans laquelle il s’est caché pendant trente ans?

- Qu’est ce que vous me chantez-là? Grotte secrète?

- Je suis un homme pragmatique qui s’en tient aux faits. Il n’y a pas de cadavre. Bill est peut-être mort en juin 1977, il peut être caché quelque part sur l’île, ou alors il coule des jours paisibles ailleurs, je n’en sais rien.

- Mais vous ne pouvez pas condamner Kurt pour avoir prévenu la police, il fallait qu’une enquête soit diligentée, qu’un procès ait lieu. Personne ne pouvait prévoir que Fraser préfèrerait se donner la mort. Kurt n’est pas responsable de son suicide!

- Vous avez peut-être raison mademoiselle, mais le fait est que Kurt aurait du rester chez lui et se mêler de ses affaires. Ce n’était pas à lui de prendre ce genre d’initiative.

 

            Pauline tenta d’expliquer à son interlocuteur qu’il ne connaissait pas suffisamment son homme pour pouvoir émettre de tels jugements. Elle tenta par tous les moyens de défendre Kurt en mettant en avant ses qualités humaines qui en faisaient quelqu’un de bien au-dessus de la moyenne.

 

- Il est loyal et honnête! C’est la probité même!

- Je sais tout cela Pauline, je le connais. Mais c’est ainsi. Nous ne pouvons pas l’obliger à partir, mais la vie risque d’être de plus en plus difficile pour lui. Je sais qu’il habite la maison la plus isolée de l’île, mais son isolation va encore s’accentuer dans les prochains temps. Croyez-moi, il vaut mieux qu’il s’en aille, ce sera mieux pour lui.

- Vous parlez sans savoir! Et si je vous expliquais que Kurt n’est pour rien dans cette tragique histoire.

- J’aurais beaucoup de mal à vous croire ma chère. Ce serait nier l’évidence même.

- Vous savez Blaine, mon compagnon a eu à faire face à bien des difficultés dans sa vie. Il a perdu sa femme et son fils, une épreuve dont bien peu se remettraient.

- Je le sais. Et je dirais même plus, nous le savons tous!

- Lorsque nous nous sommes rencontrés, il y a eu comme une sorte de déclic entre nous. Comprenez-vous?…Avant il vivait, depuis que nous nous sommes vus, il est revenu à la vie. Ça a peut-être l’air confus et décousu mais c’est la vérité.

- J’en suis heureux pour vous mais, où voulez-vous en venir Pauline?

- Il a fait cela pour moi. Je sais que vous allez croire que je suis folle mais, je peux vous certifier que William McRae est mon père et qu’il est mort en juin 1977 et je peux vous assurer que Patrick est son meurtrier. Mon père me l’a dit! Je vous demande de me faire confiance sur ce point même si cela vous paraît incroyable. Et le plus important c’est que j’ai raconté à Kurt tout ce que je suis en train de vous dire et jamais je ne me permettrais de lui mentir.

- Vous êtes en train de m’expliquer que vous avez manipulé Kurt?

- Non je n’ai rien fait sournoisement. Nous partageons tout et il a simplement décidé, par amour pour moi, de me soulager de ce poids mais, dans l’absolu, c’est moi qui aurait du me rendre à Lerwick pour dénoncer Patrick. Le fait que ce soit Kurt n’est qu’une coïncidence, malheureusement pour lui.

 

            Ceci changeait un peu la donne du point de vue de Blaine. Même s’il pensait toujours que le geste final avait été accompli par Kurt, le fait d’avoir agi par amour était une circonstance atténuante de poids.

            Blaine confirma qu’il était disposé à expliquer à la communauté les faits sous ce nouvel éclairage, et il assura Pauline qu’il se ferait fort de réhabiliter son image à Fair Isle. Cela dit, cela ne pouvait se faire qu’en contrepartie du départ de Pauline. Le fait qu’elle soit une femme ne lui donnait aucune prérogative supplémentaire. La communauté avait perdu un de ses membres, et cela était du aux agissements malveillants d’un autre membre. Voilà un acte aux conséquences rédhibitoires. Il fallait que le responsable assume et surtout, il fallait que l’harmonie totale et parfaite continue et cela n’était possible qu’en extirpant la verrue qui faisait injure à l’adéquation des rapports humains sur l’île.

            Pauline en fut interloquée, pour ne pas dire choquée. En l’espace de quelques semaines elle n’avait pas reconstruit sa vie mais, elle l’avait construite tout simplement. Elle, qui ne faisait que travailler et errer ça et là. Elle qui pensait ne pas être faite pour se contenter d’un seul homme était devenue la compagne parfaite de l’homme qui, sans qu’elle sache exactement pourquoi, semblait être parfait pour elle.

            Elle observa encore un moment et intensément Blaine dans les yeux pour être sûre de bien réaliser ce qui était en train de se tramer. Le châtiment était impitoyable mais impossible d’en réchapper, quelles que soient les tentatives de rédemptions, rien ne pouvait effacer ce qui s’était passé. Personne ne pouvait espérer se faire oublier dans un huit clos de soixante dix âmes.

            La journée qui suivit fut dans l’ensemble assez pénible pour Pauline. Elle avait passé son vendredi vaquant à ses occupations devenues presque habituelles. Elle s’occupa de son homme avec amour et attention, dissimulant très bien ses intentions. Elle savait qu’il était parfaitement inutile de vouloir convaincre Kurt du bien fondé de sa démarche. Elle avait donc décidé que le samedi matin, elle quitterait Fair Isle pour ne plus y revenir sachant qu’une fois à Paris elle aurait tout le temps d’organiser la suite des évènements. « Après tout » se disait-elle « Kurt viendra peut-être en France? » En effet, il n’y avait aucune objection à cela, Kurt aimait la France et de toute façon il se sentirait à l’aise partout si Pauline était à ses côtés.

 

- Eh bien ma chère, que de larmes! Dit Anna.

 

            La vieille dame avait prit place dans le bimoteur pour Lerwick avec Pauline qui était désespérée de quitter ainsi cet endroit. Anna avait avec elle assez de cartons pour charger l’avion et encore, il y en avait autant dans la maison familiale qu’elle souhaitait emmener. Pour le coup, il importait surtout à ses yeux d’avoir avec elle les affaires de Murdoch. Dans sa tête, elle avait déjà prévu de faire appel à une entreprise spécialisée pour s’occuper du reste.

 

IV

 

            Kurt, qui n’était au courant de rien se leva ce matin-là. En principe, il était toujours le premier debout mais pour une fois il constata que la place de Pauline dans le lit conjugal était vide et surtout, froide. Elle s‘était levée depuis un bon moment déjà.

            Kurt sortit du cottage pour prendre son pick-up mais il n’était pas à sa place, ce qui l‘intrigua davantage encore. Il se dit qu’il n’aurait qu’à attendre le retour de Pauline. Mais les heures défilèrent, les unes après les autres et, finalement, Kurt décida d’enfiler sa veste pour aller à pieds à la rencontre de sa belle. Il n’y avait qu’une route pour se rendre à North Lighthouse Lodge, il lui suffisait de la remonter pour tomber immanquablement sur elle.

            Au fur et à mesure de sa progression, Kurt commença à distinguer au loin ce qui ressemblait à son véhicule près de l’aérodrome. Mais loin de rouler dans sa direction, celui-ci était parfaitement statique et semblait attendre le retour de son propriétaire. Le vieux Jim Kerr était aux alentours, cela faisait une bonne heure qu’il se demandait où pouvait bien être Kurt et pourquoi il avait abandonné sa voiture là. Il le vit arriver vers lui avec une inquiétude qui ne lui ressemblait pas.

 

- Ah te voilà! Je me demandais par quel côté tu allais réapparaître.

- Salut Jim, tu as vu Pauline ce matin?

- Non.

 

            L’instinct et la logique de Kurt commencèrent à lui suggérer la possibilité d’un départ précipité de sa compagne. Il regarda de plus en plus inquiet autour de lui, croyant deviner ce qui s’était passé. Comme cela était de coutume sur l’île, les clés du véhicule étaient posées sur le siège avant. Sous les clés une feuille de papier repliée avec un petit mot griffonné.

 

« Kurt, mon amour. Pour les raisons que tu connais, je dois quitter cet endroit. Je suis responsable de quelque chose qui m’échappe un peu mais que je comprendrai peut-être un jour. Si tout se passe bien, je serai ce soir en France. Appelle-moi. Ceci n’est pas un adieu. Je t’aime. »

 

            Le visage de Kurt s’était bien assombri, il était désarçonné. Tout avait été si parfait jusqu’alors et voilà que tout s’écroulait à nouveau. Dans d’autres circonstances, il se serait probablement rendu chez le responsable de ce départ qui ne pouvait être que Blaine, mais Kurt n’avait pas envie de risquer une parole malheureuse. Et davantage encore, il avait une féroce envie de lui mettre son poing au milieu de la figure mais au lieu de ça, le poing frappa un coup violent sur le capot de sa voiture en y faisant une bosse. Jim eut un mouvement de recul, il n’avait pas l’habitude de la brutalité et encore moins de voir son copain dans cet état de rage. Il était tellement déçu que la colère lui aurait certainement fait faire une grosse bêtise s‘il avait eu le responsable sous la main, aussi décida-t-il de démarrer son pick-up et de reprendre la direction du cottage.

            Jim regarda le gros véhicule emprunter le chemin du nord, il observait attentivement la progression de l’auto se demandant à quoi pouvait bien penser Kurt à cet instant précis. Il espérait aussi que ce dernier ne fasse pas de bêtise. Il continua à le regarder s’éloigner sans le quitter des yeux jusqu’à ce qu’il arrive au niveau de l’observatoire des oiseaux. Après, il bifurqua sur sa gauche pour disparaître derrière le relief.

            Jim remit ses mains dans ses poches, hocha légèrement de la tête, de droite à gauche, les lèvres bien pincées, signe d’inquiétude.

            « J’aurais quand même du la fermer, on avait pas besoin de ça » se dit-il avant de reprendre la direction de Rippack, à pieds.

 

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