L'île aux moutons - Ch. 11 : Lance

Publié le par l.ile.aux.moutons.over-blog.com

Lance

 

I

 

            Parmi tous les médecins ophtalmologistes étrangers qui travaillaient au Niger dans le cadre du programme national de lutte contre la cécité, Lance Dewey était le seul Écossais.

            Malgré ses soixante neuf ans, Lance était dans une forme éblouissante, un quasi septuagénaire qui en aurait montré à n’importe quel gamin et sur n’importe quel terrain de jeu. Il était si énergique et dynamique que personne dans l’association n’aurait pensé lui soumettre l’idée de commencer à ralentir le rythme, voire de rentrer au bercail jouir d’un repos bien mérité après quarante années d’une intense activité à travers le monde.

            Il avait vu la planète entière mais surtout, il avait côtoyé la misère et la pauvreté toute sa vie. Travailler au centre hospitalier de Niamey était presque un luxe par rapport aux conditions de travail qu’il connaissait lorsqu’il partait en tournée dans les provinces reculées. Que ce soit en Amérique, en Asie ou en Afrique, la misère a le même visage partout. Grâce à des hommes comme lui l’accès aux soins devenait possible pour ceux qui avaient été livrés à eux-mêmes.

            L’ampleur de la tâche avait été immense au milieu des années soixante, elle était toujours aussi grande quarante années après mais avec de grands progrès accomplis et Lance, malgré les difficultés, n’avait jamais désarmé. Il savait qu’il ne verrait pas la fin du chantier de son vivant mais peu importait, l’essentiel pour lui était de vouer son existence à ses semblables et de dépenser son énergie à l’accomplissement de cet Œuvre : soulager.

            Depuis quelques temps malheureusement, il avait remarqué que sa forme légendaire commençait doucement à ne plus être ce qu’elle était, des petits coups de fatigue se faisaient sentir par-ci, par-là et ce matin-là du 14 juillet, il se sentit nauséeux, usé et même, vidé.

 

- Mais reste donc couché pour une fois mon chéri. Lui lança Mégane.

- Couché? Tu en as de bonnes toi. J’ai des cataractes à opérer, des trachomes à soigner, j’ai du boulot par-dessus la tête. Moi je suis fatigué et à l’hôpital il y a des pauvres gens qui sont en train de devenir aveugles! Allez vieille carcasse! Debout!

 

            Lance avait une façon toute personnelle de se motiver. A chaque fois que la volonté semblait faiblir il s’envoyait l’une ou l’autre invective pour se botter les fesses à lui-même. « Allez paresseux, secoues-toi » entre autres. Il en avait fallu du courage pour continuer à se battre contre ce géant qui semblait bien souvent invincible. A peine un enfant réussissait-il à voir à nouveau que deux autres se présentaient.

            Lui et Mégane ne s’étaient jamais mariés. Ils avaient d’abord vécu leur amour à l’abri des regards tant qu’ils vivaient en Écosse. Ils n’avaient pas eu d’autre choix pour préserver une amitié commune. Lance était l’ami de Harry, ils étaient amoureux de Mégane, mais Mégane était amoureuse de Lance, et Lance savait pour Harry mais Harry ne savait pas pour Lance, c‘est du moins ce qu‘ils crurent toutes ces années. Le départ soudain pour les Shetlands de Harry Stevenson avait affecté Lance. Une petite impression de trahison lui gâcha un peu son idylle. Plusieurs fois il avait été tenté de téléphoner puis, par lâcheté, par tact ou par respect, il préféra laisser les choses en l’état. Ils ne se l’étaient jamais avoué mutuellement mais ce départ soudain et inexpliqué avait été un soulagement pour le couple. Ils furent tous deux rapidement après ces évènements, happés par le tourbillon de leur carrière voué aux autres.

            Elle partageait la passion de son homme pour l’humanité et l’humanitaire. Ils décidèrent que cette passion, cette vocation étaient incompatible avec une vie « normale » , ils choisirent alors de ne pas former une famille et donc ils n’eurent pas d’enfants, conséquence logique, pour eux, du non mariage. Car même s’ils n’avaient jamais été très attachés à un culte quelconque, ils faisaient partie de ces Écossais attachés à une certaine tradition. Pas de mariage, pas d’enfant.

            Cette passion dans le désir permanent d’aider ceux qui en ont besoin n’était pas venue toute seule. Tout comme Stevenson, Lance Dewey s’était plutôt vu en train de s’occuper des problèmes oculaires de la famille royale que de s’énerver au téléphone parce que du matériel de base faisait défaut pour pouvoir soigner toutes les sortes d’affections dont il avait à s’occuper quotidiennement.

 

- Au fait, Berger a appelé hier, j’avais oublié de t’en parler. Lança Mégane.

 

            Depuis quelques temps elle sentait aussi que quelque chose ne tournait pas rond et même si le professeur Berger qui était un vieil ami du couple s’était montré aussi discret que possible, le fait que Lance ait fait un détour par Paris à Villejuif précisément n’augurait rien de bon. Berger était un cancérologue réputé et Mégane voyait bien que de temps en temps son compagnon luttait contre la sensation d’oppression qui comprimait sa cage thoracique. En lui annonçant que le professeur avait appelé elle ne put s’empêcher de laisser son regard s’assombrir et Lance tenant d’un côté sa grande tasse de café noire, posa son autre main sur la sienne et lui fit un peu les yeux doux pour la rassurer.

 

- C’est Hodgkin n’est ce pas?

- Je ne sais pas, je vais le rappeler, mais je crois qu’il n’y a pas trop d’illusions à se faire. Répondit Lance.

- Oh mon Dieu…Mégane était en plein désarroi.

- Allons ma chérie, je suis encore là pour le moment. Et je ne dois pas me laisser distraire, j’ai du travail.

 

            Comme Lance aimait le rappeler dès qu’on lui demandait de relâcher un peu la pression : « les maladies ne connaissent pas les congés et les week-ends. »

            Toujours avec la même passion amoureuse, Mégane regarda son homme prendre sa camionnette pour aller dans la direction du centre hospitalier. Bien qu’il ne fut qu’à quelques cinq minutes à pieds, Lance avait pris l’habitude, depuis quelques temps, de se rendre à son lieu de travail avec un véhicule. L’âge commençait à peser lourd sur ses jambes pourtant musclées et la fatigue se faisait plus présente certains jours. Avoir une petite camionnette à sa disposition lui garantissait de ne pas rater un début de journée. Toute sa vie, les autres purent compter sur lui en toutes circonstances et c’est la réputation dont il jouissait partout où on le connaissait.

            Alors Mégane, à son tour, s’était mise à profiter du moyen de transport, elle aussi commençait à sentir ses jambes peser. Mais ce samedi matin, elle n’accompagna pas son homme, elle avait choisi de faire un peu le break pour ce jour et le suivant, histoire de s’occuper un peu d’elle pour une fois. Dans sa longue quête aux côtés de Lance contre la maladie, l’injustice et la misère, Mégane avait choisi de rester un peu dans l’ombre, surtout par tempérament, elle n’aimait pas particulièrement s’exposer. Son compagnon, ne voyait pas les choses de cette manière, en le faisant il avait quelquefois l’impression que l’ancien Lance n’était pas tout à fait mort. Le Lance des années soixante, celui qui se délectait en faisant la leçon à ses collègues étudiants, celui qui adorait briller en démontrant à un professeur l’absurdité d’une remarque ou une faute de raisonnement. Le pédant, le suffisant qui avait besoin d’un parterre d’admirateurs, d’une cour de lèche-bottes. Ces souvenirs le hantaient de temps en temps, il aurait voulu pouvoir s’en défaire facilement mais ils étaient là et le rendaient un peu honteux mais cela lui redonnait l’énergie pour se faire pardonner davantage. Du coup, faire la une d’un journal reprenait tout son sens, récolter de l’argent et par-dessus tout, susciter des vocations.

            Le couple de médecins ne restait pas trop longtemps au même endroit. Il y avait de quoi faire un peu partout sur la planète et la vie était devenue au fur et à mesure, une aventure de plus en plus passionnante. Rester pendant une période trop longue à la même place aurait pu être décourageant et routinier ce qui aurait été le comble de l’insupportable, s’habituer à la douleur, au désarroi et au dénuement.

            Comme tous les médecins, Lance avait été confronté à l’échec au cours de sa carrière professionnelle. Bien que le traitement de certaines maladies relevait d’une certaine routine, il arrivait régulièrement que des complications surgissent, soit à cause de dispositions particulières, soit à cause de problèmes d’hygiènes ou encore à cause de mauvaises manipulations, lorsque le personnel n’était pas tout à fait au fait des techniques à appliquer.

 

II

 

            Elisa avait été une de ces expériences qui troublent profondément l’âme. Une de ces expériences qui ne s’oublie pas. C’était encore au cours d’une de ces journées brûlantes ou le soleil semble vouloir tout griller. A l’accueil de l’hôpital qui était en plein air, plusieurs personnes allaient et venaient, cherchant à se faire admettre pour des soins. La petite fille semblait perdue. Elle était bien jeune mais elle aurait du être capable de dire son âge, mais elle ne le connaissait pas, tout comme son prénom et encore moins d’où elle venait. Elle s’était dirigée vers l’hôpital après avoir erré sans but en marchant jusqu’au fleuve.

 

- Ma maman m’a dit de venir ici.

- Et où est-elle ta maman? Demanda l’infirmière. Mais la petite fille haussa simplement les épaules.

- Pourquoi veux-tu venir à l’hôpital?

- Je vois pas bien.

 

            Lance arriva à pieds, il salua chaque membre du personnel qu’il rencontrait, comme à son habitude. Il se faufila au milieu des patients pour se diriger vers l’entrée principale. Il commençait à connaître les lieux depuis son arrivée quinze jours auparavant.

 

- Docteur! Docteur Dewey!

 

            Lance se retourna, c’était l’infirmière. Il lui sourit.

 

- Bonjour Késiah, vous allez bien?

- Oui merci Docteur.

- Oh mais qu’est ce que nous avons là? Un petit chaton. Comment t’appelles-tu? Demanda Lance, déjà attendri penché vers la fillette en s’appuyant sur ses genoux.

- Elle ne sait pas. Répondit l’infirmière.

- Qui l’a amenée?

 

            Késiah haussa les épaules.

 

- Y a-t-il quelque chose que l’on sache? Questionna ironiquement Lance avant d’être captivé par le regard fixe de la fillette.

           

            Elle ne bougeait pas, réagissait avec retard. Lance décida de l’emmener en consultation immédiatement. Diagnostic : forme rare de dégénérescence juvénile irréversible. Peut-être la cécité dans quelques années, en tous cas quelque chose de très approchant.

            Lance se doutait déjà que le combat était pratiquement perdu. La fillette le regardait comme elle pouvait et elle fit enfin un premier sourire. Elle était si jolie, Lance aurait voulu l’embrasser et la prendre dans ses bras. La vie de médecin lui en avait fait voir de toutes les couleurs mais songer au sort qui attendait cette petite si jeune, lui brisait le cœur.

            Lui et sa compagne avaient délibérément choisi de ne pas avoir d’enfant et ils avaient toujours assumé ce choix mais, la présence d’Elisa réveilla chez Lance un instinct, une envie. Assumer le privilège d’apporter soin et protection à un enfant, un petit. Il commença donc par lui donner un prénom : Elisa.

            Le couple s’était senti investi d’une mission à l’égard de cette petite fille, plus qu’avec leurs patients habituels. Au cours de leur carrière, ils s’étaient efforcés de limiter leur attachement avec ceux qu’ils soignaient, mais il arrivait certaines fois que ceux qui se présentaient avaient été si malmenés par la vie, si peu épargnés par le destin, qu’il était humainement presque impossible de ne pas ressentir de la compassion et, à terme, un lien affectif finissait par apparaître. En tant que médecins, Lance et Mégane savaient qu’il fallait éviter cela à tout prix car l’échec, en pareil cas, devenait bien plus difficile à accepter.

            Lorsque Lance finit par en parler à Mégane, ce fut en termes choisis. Elle demanda immédiatement d’où elle sortait, elle fut même un peu déstabilisée en apprenant que son compagnon lui avait caché l’existence d’Elisa pendant si longtemps, en fait deux semaines. Elle essaya de convaincre Lance que ce n’était pas raisonnable, quelqu’un finirait bien par la réclamer, si ce n’était un parent, les autorités s’en chargeraient.

 

- Il y a moyen de négocier ici. Répondit Lance.

- Oui je sais, mais es-tu certain de vouloir que ça arrive? Tu crois que c’est une vie pour une enfant? Nous ne resterons pas éternellement ici. Nous sommes attendus l’année prochaine en Papouasie, comment va-t-elle vivre ça? Comment…

- Stop! Du calme. Pour le moment nous allons simplement essayer de la soigner.

 

            Elisa avait été la petite fille qu’ils n’auraient jamais du avoir. Elle put dans un premier temps et avec l’accord de Mégane, s’installer avec eux. Ils commencèrent à changer certaines habitudes de couple, comme celle qu‘ils avaient de travailler tout le temps. Ils prirent des jours de repos pour s’occuper d’elle, l‘emmenaient en balade, aux courses. Ils faisaient comme des parents normaux.

            Médicalement, elle eut droit à des traitements de faveur. Le couple de médecins, à leurs frais, entreprirent de s’acharner contre le mal qui abattait inéluctablement sur elle, l’implacable rideau de la nuit. Ils dépensèrent de fortes sommes pour effectuer sur elle les examens les plus pointus, ils entretinrent une correspondance soutenu avec les professeurs les plus éminents mais, le résultat de la bataille fut brutal, inhumain et inacceptable, comme la vie sait l’être parfois.

            Ce fut l’un des moments difficiles de leur vie, peut-être le plus difficile. Ils avaient fait d’Elisa un genre d’étendard, un symbole, ils s’étaient entêtés à vouloir démontrer qu’à force d’acharnement et de volonté, on pouvait aller contre la pire des adversité. Que l’amour pouvait effectivement tout balayer et aplanir les montagnes mais Elisa n’en réchappa pas. Elle ne devint pas complètement aveugle, mais sa vue était si détériorée que c’était tout comme.

            Ce fut le seul moment dans la vie de Lance et Mégane où ils furent effleurés par le doute. Cela ne dura pas longtemps, mais dans leur inébranlable certitude d’avoir fait ce « qu’on » attendait d’eux, il y eut un petit instant d’hésitation, du à l’échec de voir Elisa marcher avec une canne.

            Dans les semaines qui précédèrent leur départ vers l’Océanie, Lance reçut une visite à l’hôpital. Inattendue. Un monsieur approchant les soixante ans accompagné d’une dame dans les mêmes eaux se présentèrent avec un officier de police et des papiers qui attestaient qu’Elisa était leur petite-fille.

 

- Nous avons mis du temps parce que nous venons de très loin. Nous avons traversé presque la moitié du pays pour la ramener chez elle.

- Et sa mère? Demanda Lance. La femme baissa les yeux et ceux de l’homme se firent plus sévères.

- Une mauvaise femme. Mauvaise vertu.

- C’est quand même notre fille. Intervint la femme.

- Ce n’est plus notre fille. On abandonne pas son enfant. Ce que nous avons raté avec elle nous a servi de leçon. Dara sera heureuse avec nous.

 

            Lance avait souhaité ce genre de dénouement. Il savait qu’il aurait à l’abandonner bientôt, cela l’avait attristé chaque jour davantage. Il maudissait déjà ce couple de « vieux » venu lui prendre sa petite princesse et en même temps il les avait tant attendus. Il fut tenté un moment de jouer les pinailleur avec les documents officiels mais la raison l’empêcha de mal agir et ils se mirent en route.

            Mégane, même si elle savait que ce jour arriverait de façon certaine, ne put retenir son chagrin de la voir partir. Mais la douleur de la séparation fut courte, la voir ainsi s’éloigner avec un grand-père et une grand-mère déjà aux petits soins avec elle, lui réchauffa un peu le cœur.

 

- Ça ira? Demanda Késiah à Mégane. Elle avait accompagné Lance et les grands parents pour récupérer l’enfant. Elle hocha de la tête.

- Au revoir Dara. Dit Lance les yeux humides. Mais elle ne se retourna pas, elle ne l’entendait déjà plus.

 

            Mégane s’approcha de son compagnon, il l’enserra et continuèrent à la regarder partir.

 

- Dara?

- C’est son vrai nom. Dit Lance.

- Chez nous, ça veut dire : Belle. Conclut Késiah avec un sourire pour le couple.

 

III

 

            C’est vers onze heure et demi, ce samedi matin 14 juillet que le Boeing Air France se posa sur la piste de l’aéroport de Niamey. Le vol s’était déroulé sans encombre et les passagers attendaient tranquillement que l’appareil arrive au point de stationnement. A l’annonce de la température infernale qui régnait à l’extérieur, près de quarante degrés Celsius, on entendit comme un bougonnement parmi les passagers qui n‘entendirent même plus les consignes de sécurité quant aux chutes éventuelles de bagages. L’avion finit par s’immobiliser et instantanément la plupart des voyageurs se levèrent pour commencer à se rhabiller pour certains, à remettre leurs chaussures pour d’autres. Après avoir rassemblé leurs affaires, ils se mirent à suivre la file indienne qui s’était formée dans chacune des deux allées pour finalement apercevoir la lumière aveuglante qui inondait les sorties contre lesquelles étaient venus se coller les escaliers d’évacuation.

            Dès la sortie de l’avion, Harry fut happé par une épaisse couche de chaleur qui s’abattit sur lui comme une chape de plomb. Il ne put retenir un soupir devant la sensation d’étouffement qui s’empara de lui. La différence entre le Boeing climatisé et les quarante degrés à l’ombre qui, pour le coup devaient en représenter bien plus en plein soleil furent difficile à encaisser surtout pour un homme plus tout jeune. Les passagers marchèrent d’un pas vif en direction du bâtiment principal, sous la conduite des membres du personnel de l’aéroport Diori Hamani.

            A l’intérieur, la douceur de l’air conditionné soulagea tout le monde, mais rapidement un embouteillage se forma. Harry passa la douane sans problème mais non sans une certaine appréhension.

 

- D’où arrivez-vous Monsieur?

- De Lerwick en Écosse, via Londres et Paris.

- Je sais où est Lerwick. Répondit le douanier sur un ton sérieux.

 

            Harry s’en trouva un peu gêné, il n’avait pas voulu être offensant, la plupart des gens ne savent pas où se trouve sa ville.

- Vous n’apportez rien d’illicite?

- Comme par exemple?

- De l’alcool. Le Niger est un pays musulman.

- Oui je sais. Non, je ne bois jamais, je suis médecin.

- Très bien. Répondit le fonctionnaire mais cette fois avec un petit sourire.

 

            Quelques minutes plus tard, ayant récupéré toutes ses petites affaires, Harry se retrouva à l’extérieur à grimper dans un taxi qui prit la direction de l’hôpital national de Niamey.

 

- J’espère que ce n’est pas trop loin? Demanda-t-il au chauffeur.

- Une dizaine de kilomètres, on suit l’autoroute qui amène en ville, vers le fleuve, vous serez là-bas dans un quart d’heure. Confirma le taxi.

 

            Harry aurait voulu arriver avant l’heure du déjeuner, mais c‘était raté. Sitôt sorti de la zone aéroportuaire, le taxi suivit l’autoroute, comme annoncé. Le vieux médecin regardait à l’extérieur, tout était désertique, ça et là une petite construction en torchis venait briser la monotonie du paysage.

            Il lui en avait fallu du temps pour retrouver Lance et Mégane. Il n’était pas de toute première jeunesse et la simplicité de son existence ne l’avait jamais porté à s’intéresser à la mode et aux autres futilités de ce monde mais, il était tout de même parvenu à entrevoir les fabuleuses possibilités qu’offrait l’Internet grâce auquel il put faire les recherches nécessaires et retrouver la trace de ses amis. Harry était même devenu un véritable expert et un internaute connu, grâce aux nombreux forums qu’il fréquentait assidûment et qui emplissaient ses nuits de solitude. Il finit par prendre contact avec l’association qui avait missionné son ancien ami de chambrée et sa compagne, dans la foulée il organisa immédiatement un déplacement au Niger via Paris.

 

- Vous voyez, nous y arrivons déjà. Dit le chauffeur de taxi avec une grosse voix qui tira Harry de ses songes.

 

            Les faubourgs étaient apparus sans qu’il s’en rende compte et en quelques minutes ils arrivèrent devant l’entrée de l’hôpital. Tout était écrit en français mais cela ne posa pas de problème pour trouver l’accueil toujours tenu par la charmante Késiah depuis toutes ces années.

 

- Le docteur Dewey? Il est chez lui, il déjeune je pense.

- Comment faire pour se rendre chez lui?

- Qu’est ce que vous lui voulez? Demanda-t-elle avec méfiance.

- Nous sommes de vieux amis, je voudrais lui faire une surprise.

- Vous avez un peu d’argent?

 

            La question surprit l’écossais pendant un petite seconde, mais lorsque Késiah parla à un jeune garçon dans une langue incompréhensible, il comprit qu’elle venait de lui recruter un guide. Le garçon se mit à courir et l’infirmière l’appela en lui disant probablement, que le vieux monsieur ne pouvait le suivre à cette allure. C’est du moins ce que Harry supposa lorsqu’il vit le jeune homme revenir et marcher à côté de lui lentement.

            De son côté Lance était rentré pour déjeuner. Mégane avait pris soin de faire quelques emplettes. Elle n’avait jamais su cuisiner, ni son homme d’ailleurs, mais pour une fois qu’elle était resté à la maison, elle fit un petit effort, au lieu d’aller à la cantine ou d’acheter un plat tout fait.

                Le couple s’installa et commença son repas. Malgré les années, ils avaient toujours quelque chose à se raconter. Ils n’avaient jamais été habitués à la haute gastronomie et ne recherchaient pas particulièrement ce genre de plaisirs, le repas était un moment de convivialité, peu importait ce qu‘il y avait dans l‘assiette. Même si leur vie les avait promenés un peu partout et qu’ils avaient fait de nombreuses expériences plus ou moins heureuses dans ce domaine, ils cantonnaient les aliments à leur fonction première : fournir de l‘énergie. Ce jour-là, comme les autres, ils étaient tranquillement attablés en dégustant une bonne salade composée bien fraîche, par cette chaleur, ils n’auraient rien pu avaler d’autre à part des litres d’eau en bouteille payés une petite fortune.

            L’association logeait ses médecins dans différents endroits de la ville, mais en tant qu’anciens Lance et sa compagne pouvaient choisir une des habitations proches du fleuve, non loin de l’hôpital. Même s’il y avait un peu de circulation, le quartier était assez paisible. Ils disposaient d’un petit terrain entouré par une haie et profitaient tous les jours de leur terrasse couverte où il régnait malgré tout, une température supportable pour la saison.

            Aller de l’hôpital à la maison où logeait le couple de médecins écossais ne prenait que quelques minutes, même en marchant lentement, et le jeune garçon qui l’accompagna eut droit à un généreux pourboire de Harry ce qui le combla de joie, vu le grand sourire qu’il arbora.

            Le pauvre shetlandais d’adoption, habitué à la fraîcheur du nord, se dit qu’il était temps qu’ils arrivent car il suait à grosses gouttes même en ayant pris sa veste sous le bras et le jeune garçon l’ayant délesté d’une partie de sa charge. En arrivant, il fit une petite halte pour observer un peu la maison qui se trouvait devant lui, puis il poussa un petit portillon et pénétra à l’intérieur de la petite propriété pour en faire le tour. Au fur et à mesure qu’il s’approchait de l’arrière de la maison, les bruits de couverts et de conversation se firent de plus en plus nets et distincts. Il s’arrêta à quelques mètres du couple qui ne s’attendait à recevoir aucune visite et qui semblait si absorbé par une discussion que le visiteur dut se résoudre à trancher dans vif, non sans une certaine malice.

 

- Eh bien! Il fait chaud dans votre pays les amis! Lança Harry.

 

            Lance sursauta. Bien sûr Harry reconnut sans problème les amis qu’il était venu voir, mais eux, c’était une autre paire de manches, plus de quarante années venaient instantanément de passer sans se voir, sans échanger un mot. Mégane lâcha ses couverts pour mettre ses mains instinctivement devant sa bouche comme pour empêcher un cri de sortir de sa gorge. Elle se sentit, l’espace d’un éclair, comme si tous les trois n’avaient pas encore trente ans et qu’il ne fallait pas être découverte en flagrant délit.

            L’accent écossais trahit les origines du visiteur que Mégane reconnut tout de suite. Lance , dont l’esprit plus cartésien avait commencé par éliminer la possibilité que ce fut Harry pour cause de haute improbabilité, dut rapidement changer d’avis.

            Ce n’était pas un accent que l’on entendait souvent au Niger, et Lance finit par reconnaître son vieil ami mais sans vouloir y croire. Lance était à la fois heureux et comblé par l’idée que cela puisse être vrai, mais aussi suffisamment surpris pour être déstabilisé.

 

- Harry? C’est toi?

- Oui mon vieux, c’est moi, qui veux-tu que ce soit? Fit-il en s’avançant vers le couple.

- Seigneur! Mais…

- Tu ne m’invites pas à m’asseoir?

- Euh! Mais si bien sûr. Dit Lance en se levant pour indiquer un siège à son ami.

 

            Au moment où Harry voulu saisir la chaise, Lance posa sa main sur son épaule, Harry tourna son regard vers lui, Lance avait les yeux embués. Harry s’arrêta dans son mouvement et fixa à son tour son vieux copain de faculté. Alors qu’il était en général peu démonstratif, Lance ne put contenir une si vive émotion et prit Harry dans ses bras pour le serrer très fort d’ailleurs, même s‘il avait pu la contenir, il n‘aurait pas voulu le faire. Au diable les coincés, au diable les snobes! Quand ils finirent par se séparer, Mégane s’approcha et à son tour, elle prit Harry dans ses bras et ils s’embrassèrent chaleureusement. Joue contre joue, ils restèrent ainsi alors que Lance les regardait avec tendresse, Harry observait son ami et souriait, Mégane à l’opposé avait les yeux clos, mais ses paupières ne purent retenir les deux petites coulées argentées qui perlèrent sur son visage. En relâchant son étreinte, elle s’essuya immédiatement et embraya sur une question banale, histoire d’échapper à l’embarras de la situation. Une fille noble d’Écosse ne pleure pas en public.

 

- Bon, tu as soif? Demanda Mégane.

- Oh oui! Il fait chaud ici. Répondit Harry tout aussi ému.

- Ça tu l’as dit mon vieux. Conclut Lance.

 

            Cela faisait pourtant plusieurs minutes que Harry avait fait son entrée, Lance ne réalisait toujours pas ce qui se passait, il avait du mal à détacher son regard, il brûlait d’impatience de connaître les détails de la vie de son compagnon de chambrée.

            Alors pour une fois, Lance décida « qu’on » lui accorderait le droit de s’occuper de lui et il téléphona à l’hôpital pour prévenir qu’il ne viendrait pas l’après midi, parce qu’il était fatigué et qu’il avait un invité exceptionnel dont il voulait s’occuper, non pas quelqu’un de la famille, quelqu’un de bien plus important que ça à ses yeux. Pendant que Lance donnait encore quelques instructions à ses collaborateurs, Harry observait affectueusement Mégane, elle était plutôt gênée même à soixante sept ans passés. Il y a comme cela, des situations que l’on croit ne jamais avoir à affronter et qui subitement reviennent en pleine figure alors que tant d’années ont passées, construisant un rempart infranchissable qui se révèle n’être qu’un château de cartes.

 

- Ne t’en fais donc pas ma belle, ça fait longtemps que tu ne hantes plus mes nuits. Dit Harry avec un sourire affectueux.

- Je suis soulagée. Malgré tout j’avais toujours l’impression d’une trahison, ça me fait du bien. Mais pourquoi as-tu disparu à l’époque? Du jour au lendemain, on ne t’as plus vu.

- La raison? Tu t’en doutes un peu. J’avais tout simplement compris pour toi et Lance…enfin voilà, je me suis retiré de la partie quoi, discrètement.

- Comme un gentleman écossais…Merci. Dit Mégane en conclusion.

- De quoi parlez-vous?

- Ah te voilà Lance! Bon ton thé glacé est excellent mais, je pense que pour ces retrouvailles il nous faut quelque chose de plus…masculin! Qu’en penses-tu?

- Oh mais nous n’avons pas grand-chose ici tu sais et en plein pays musulman, ça va pas être simple. Intervint Mégane.

- Heureusement que les douaniers ne sont pas trop regardant, regardez-moi cette petite merveille. Dix-huit ans d’âge, Single Isley…

 

            Lance était stupéfait, il n’avait plus vu une bouteille de whisky de qualité depuis des années et fit aussitôt un petit signe à Mégane pour qu’elle sorte trois verres à scotch. Mais ce ne fut qu’un réflexe, car il n’y avait pas de verre à scotch dans la maison. Le couple ressentit encore une fois une gêne.

 

- Peu importe, intervint Harry, apporte ce que tu as.

- Tout de même, tu as pris un risque. Tu as du faire bonne impression au douanier. Dit Lance.

- Allons, on ne va pas me mettre en prison pour une bouteille de whisky?

- Peut-être pas, mais recevoir la bastonnade en public, oui.

 

            Harry fit les grands yeux, se demandant un instant où il avait mis les pieds et s’il n’avait pas fait un voyage dans le temps.

            Mégane arriva avec les verres, Harry enleva délicatement la capsule d’étain et la comprima entre ses doigts avant de saisir le bouchon et de le faire tourner lentement dans un sens et dans l’autre pour le retirer tout aussi délicatement. Le petit « pop » caractéristique que tout le monde attendait et qui fit sourire chacun des trois amis, finit par se faire entendre.

            Harry saisit un premier verre et fit couler l’alcool lentement, le temps sembla s’arrêter juste quelques instants, Lance observait comme hypnotisé le merveilleux liquide ambré qui coulait comme l’huile avec des reflets d’or accentués par les rayons de soleil qui se reflétaient un peu partout sur les façades beiges des maisons alentours.

            Les trois verres servis, chacun prit le sien. Lorsque Lance le porta à ses lèvres, il commença par humer le parfum délicat qui s’en échappait. Après la fameuse nuit de mai 65, il n’avait plus eu trop l’occasion de profiter des bonnes choses de la vie, se consacrant corps et âme avec Mégane à ceux qui en avaient besoin.

            Obligatoirement, l’odeur douce et boisée, le fumé de la tourbe, réveillèrent des sensations inhabituelles tant elle semblaient lointaines. Comme cela était prévisible, les souvenirs de la lande balayé par le vent, les prés du matin, la brume qui embrasse les villages en tirant la langue jusqu’au-dessus des Lochs, déclenchèrent un vague à l’âme, une nostalgie mélancolique douloureuse et agréable en même temps. Mégane ressentit exactement la même chose, bien qu’étant un peu moins spécialiste en la matière. Les yeux se fermèrent et le lien invisible se tissa avec les lointaines terres du nord. Lance se voyait marchant paisiblement sur la pente d’une colline des Highlands en tenant Mégane par la main, leurs jambes se faufilant entre les pieds de bruyère déformés par le vent qui les courbait en permanence. Il entendit dans sa tête le bruit d’une rivière descendant lentement la pente, puis il s’assit avec sa compagne pour contempler le glen, l’énorme vallée glaciaire en forme d’auge, qui serpentait en bas.

 

IV

 

            La discussion qui s’entama ne connut aucune pause. Des moments comme ceux-là, le couple n’en n’avait pas connu beaucoup, la vie de Lance et celle de Mégane ayant été bien trop remplies. Ce qu’ils avaient en eux depuis ce soir-là avait carrément tourné à l’obsession, à tel point qu’il n’avait jamais eu le temps de se poser la question de savoir si la vie se résumait à ce qu’ils en avaient fait tout les deux. Ils n’avaient jamais eu le temps de se poser la question de savoir s’ils n’avaient pas raté quelque chose.

            « Pas le temps d’avoir des regrets maintenant » songea Mégane. « C’est si bon de ne rien faire, boire un coup et rigoler entre copains » pensa Lance en écoutant Harry démarrer chaque histoire par un « tu te souviens quand »…Et l’après-midi continua ainsi, jusqu‘à plus de dix-huit heure. Ceux qui passèrent cet après-midi là devant la maison de Lance Dewey et de sa compagne purent entendre des fous rires et des éclats de voix. Rien ne vaut les souvenirs d’étudiant, à part peut-être ceux du contingent.

 

            Les souvenirs ajoutés à quarante années d’histoire, il y avait matière à alimenter pendant des mois. Cette perspective empêchait de penser à autre chose et aucun des deux membres du couple ne s’était posé la question de savoir pourquoi Harry, à son âge, avait entrepris un tel voyage. Et comme personne ne le lui demandait c’est Harry lui-même qui la posa.

 

- Ça ne vous intéresse pas de savoir pourquoi je suis là? Lança-t-il.

- Mais…si bien sûr, enfin…je pensais…

 

            Lance s’arrêta net, il allait dire qu’il pensait à une simple visite de courtoisie, mais avant de dire pareille énormité, il se ravisa et voulut en savoir  plus.

 

- Bien en fait, non.

- Les amis, je suis venu pour vous emmener avec moi.

- Nous emmener? Et où veux-tu nous emmener? Demanda Mégane.

 

            La nuit qui avait suivi la visite de Patrick Fraser au cabinet médical de St Magnus Street à Lerwick avait été pour le moins agitée pour le docteur Harry Stevenson. Après que Patrick eut quitté les lieux, une sensation étrange s’empara de Stevenson, il se sentait comme électrisé, il avait déjà eu cette sensation, mais il y avait déjà plusieurs décennies de cela. Ce fameux soir, sans que personne ne le remarque, Myriam lui avait discrètement donné un objet en lui demandant de le garder précieusement. Il s’agissait d’une ancienne rune nordique.

            Le visage impassible, Lance resta pendu aux lèvres de son ancien ami, attendant des explications plus détaillées. Et Harry, à son tour, commença à regarder fixement Lance. Son regard se fit inquiétant et insistant. Lance fit de même, il ne pouvait détacher son regard de celui de Harry. Au-dessus de la terrasse où ils venaient tous les trois de passer un merveilleux moment ensemble, tout s’assombrit subitement, comme le ciel d’été clair et lumineux devient parfois ténébreux à l’apparition des fameux cumulonimbus. Mégane observait la scène, ne comprenant pas ce qui se jouait. Un vent étrange se fit entendre, les vêtements légers flottaient comme si on avait allumé une batterie de ventilateurs puissants. Puis, lentement, la terreur commença à apparaître dans le visage de Lance qui avait l’étrange sentiment d’être disséqué mentalement. Harry, ne comprenait pas davantage ce qui se passait, lui aussi fut envahi par la terreur, un sentiment flou de perdre la raison, des voix qui résonnaient dans sa tête. Brutalement tout s’arrêta.

 

- Lance!…Tu vas mourir…? Harry était terrifié par cette information.

- Quoi? Comment peux-tu savoir ça? Intervint Mégane, presque en colère.

 

            Heureusement, ce sentiment ne fit qu’une subreptice apparition, les trois amis étaient expérimentés et pourvus d’une intelligence qui n’autorisait pas les gamineries. Aucun ne se laissa submerger plus que ça par les émotions. La raison indiqua clairement à chacun qu’il venait de se passer quelque chose d’important. Harry venait de découvrir qu’il avait, semble-t-il, la faculté de lire les pensées, conclusion à laquelle parvinrent Lance et Mégane également. Il confirma qu’il n’en savait pas plus qu’eux. C’était juste un élément supplémentaire pour Harry qui ne comprenait pas ce qui se passait. Il découvrait les choses au fur et à mesure que se produisaient ce genre de phénomène.

 

- Je ne sais pas ce qui va m’arriver la prochaine fois.

- Au fait Harry, la Tradition continue-t-elle? Demanda Mégane.

- Je suis un peu gêné, mais enfin, nous sommes entre-nous. Je n’ai initié personne depuis ce soir-là.

- C’est risqué surtout vu le genre de nouvelle que tu viens de m’apporter. Dit Lance.

 

            « Humour britannique » songea Harry.

            Quelques semaines auparavant, après la visite de Patrick, il s’était senti irrésistiblement attiré par la rune nordique qu’il avait rangée dans un des tiroirs de son bureau et, depuis ce jour, il la gardait précieusement avec lui à tout instant. Il l’avait rangée dans une boîte pendentif qu’il portait autour de son cou. Il ôta le collier en le passant au-dessus de sa tête et ouvrit la boîte/

 

- Ce fameux soir, au moment de nous quitter, Myriam me confia deux chose. La conduite de la Tradition et…Ceci. Dit Harry en exhibant la pierre. Je ne comprends pas la signification de cet objet. Cette petite pierre est parfaitement polie et il y a un dessin gravé sur une des surfaces. Cela ressemble à un sablier ou quelque chose de ce genre. Regardez, ça évoque quelque chose pour vous? Demanda Harry en tendant la pierre vers son ami.

 

            Lance prit l’objet et le posa dans la paume de sa main. Mégane se pencha vers son homme pour mieux la voir mais elle hocha presque toute de suite de la tête tout comme Lance qui la rendit à son propriétaire, ils ne comprenaient pas davantage sa signification. Ce n’était pas grave, Harry songea que l’explication viendrait plus tard, le plus urgent pour l’instant était de convaincre ses amis de l’accompagner.

 

- Nous verrons cela plus tard. En attendant, il faudrait songer à partir d’ici.

- Et où veux-tu nous traîner Harry? Demanda Mégane.

- A la maison, chez nous.

- En Écosse? Ça fait si longtemps. Dit Lance rêveur en reprenant son verre vide pour humer le fond de parfum qui le tapissait encore.

 

            Le couple se regarda avec le sourire, ils en avaient envie, tous les deux. Cette idée de rentrer à la maison était bien tentante, elle leur fit même ressentir une grande sensation de détente, mais les engagements qu’ils avaient pris vis-à-vis de la population et des malades passaient avant. De plus Harry ne voulut donner aucune explication, il fit part simplement d’une profonde conviction. Heureusement qu’ils avaient vécu ensemble cette fameuse nuit où tout avait basculé, cela donna à cette « profonde conviction » un poids considérable.

            Harry, depuis son expérience avec les tricots de tante Rose savait que le rendez-vous devait avoir lieu sur l’île, mais il choisit de ne pas aborder la question seul comptait le moment comme le lui avait indiqué Myriam et c’est à cette date que cela devait avoir lieu. Mégane fit remarquer que si effectivement leurs engagements vis-à-vis de la population ici à Niamey passaient avant tout, ils ne passaient peut-être pas avant la Tradition et sa sauvegarde. Lance en fut lui aussi convaincu tout de suite, elle n’eut pas à insister longuement et il donna son accord comme elle le fit quelques secondes auparavant.

            A cet instant, ils savaient tous trois que ce jour arriverait où ils se retrouveraient là où Harry déciderait. Pour qui? Pourquoi? Personne n’en savait rien, sauf peut-être Harry, mais cela arriverait, indubitablement!

 

            Reg’Ilba de son côté était affairé devant le souverain grand conseil de Veh’Ena. Comme à chaque fois en pareilles circonstances, il fallait un défenseur pour passer en revue les raisons du suicide. Ce bref instant où le contrôle de l’âme échappe à son créateur et où l’Homme exécute ce geste insensé qui n’a en aucun cas été prévu. Si tout était parfait à Veh’Ena, ce n’était pas le cas dans les relations entre les deux mondes. Il fallait donc bien mesurer ce qui s’était passé dans cet éclair, dans cette déchirure à travers le processus écrit de l’évolution de l’Univers.

 

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