L'île aux moutons - Ch. 10 : Patrick (IV)

Publié le par l.ile.aux.moutons.over-blog.com

IV

 

            L’hélicoptère de la police s’était posé sur la zone de l’aérodrome de Fair Isle, il ne lui avait fallu qu‘une demi-heure entre les ordres de Maureen et le moment où il toucha le sol. Patrick avait grimpé pour atteindre la crête du rocher et il observait au loin la poignée d’hommes qui semblait discuter près de l’engin.

            Le pilote ne connaissait pas bien Fair Isle, c’était bien simple, il n’avait jamais eu à y intervenir auparavant. C’est Jim Kerr qui lui donna les indications. Pour le marin, poser un hélicoptère sur Sheeprock semblait très simple, mais le pilote en arrivant avait bien vu que la totalité de la surface du rocher était en pente et se poser dans ces conditions était hors de question.

 

- Ah bon, c’est si difficile que ça?

- C’est vous qui être marin? Demanda le pilote. Jim acquiesça d’un mouvement de tête.

- Se poser sur ce rocher, c’est comme si je vous demandait de faire le sous-marin avec votre chalutier.

 

            Jim regarda le policier avec de grands yeux, se demandant comment il devait prendre ça. Kurt expliqua tout de même que la partie la plus élevée semblait offrir un site d’atterrissage. Il avait lui aussi été policier et était intervenu sur des zones à risques, il savait de quoi les pilotes de la police étaient capables.

            Depuis son point le plus bas, Sheeprock ne cessait de proposer des inclinaisons plus ou moins fortes, la partie centrale étant quasiment verticale pour se radoucir et finir en pente douce au sommet. Le pilote hocha plusieurs fois de la tête en signe de compréhension et confirma que, sous réserve d’une surprise, il se poserait là. Il y avait aussi deux sauveteurs qui étaient officiellement venus pour ramener un égaré chez lui. Tous deux embarquèrent dans l’engin avec Kurt qui avait persuadé le pilote de l’emmener avec lui car il connaissait « l’égaré » et saurait le calmer le moment venu. Le pilote lança le moteur, Jim se mit à l’écart, mit une main sur sa tête pour retenir sa casquette et observa la machine décoller verticalement avant de pointer son nez vers le bas et de prendre rapidement de la vitesse.

            Patrick observait inquiet le ballet de l’engin autour du rocher, il était redescendu se réfugier dans la partie centrale, juste à côté de la partie la plus abrupte, l’hélicoptère vint se placer en face de lui et, à l’intérieur de celui-ci, Kurt s’empara du micro. Les puissants haut-parleurs firent résonner sa voix contre le rocher.

 

- Patrick nous sommes là pour te ramener, nous allons nous poser au sommet du rocher.

 

            L’hélicoptère entama l’ascension jusqu’à la partie la plus élevée qui présentait la seule surface d’atterrissage acceptable mais uniquement avec un pilot expérimenté. Patrick, qui assistait à la manœuvre se mit à grimper aussi vite qu’il le pouvait pour atteindre le sommet. L’hélicoptère était bien plus rapide, mais le pilote n’avait aucune raison de se presser et prit son temps pour se chercher une aire qui lui convienne, allant dans tous les sens, longeant la crête, se demandant tantôt ici, tantôt là. Il avait du temps, mais il voulait aussi préserver le matériel dont il avait la responsabilité, il ne pouvait se permettre la moindre prise de risque à ce niveau. Ces hésitations permirent à Patrick d’atteindre la zone en même temps que l’appareil. Il s’arrêta et observa l’engin qui finit par descendre pour se rapprocher du sol. L’hélicoptère se trouvait à quinze mètres tout au plus de Patrick, suffisamment près pour que Kurt et lui puissent se regarder. Dans les yeux de Patrick ce n’était que tristesse et désespoir. Kurt n’était animé que par la volonté d’offrir à la justice de pouvoir s’exprimer.

            Tout en tournant le dos à la plus haute falaise de Sheeprock, Patrick leva le bras droit et salua Kurt encore dans la machine, comme pour faire ses adieux et finalement, se laissa basculer en arrière sous le regard médusé de Kurt qui hurla un « NON » désespéré.

            Toute la scène finale s’était déroulé devant les yeux de James. Depuis Vaasetter il avait vu Patrick de dos au sommet du rocher, il l’avait vu lever la main et tomber dans le vide. Aussitôt, l’hélicoptère reprit de l’altitude pour descendre tout près de l’endroit où s’était écrasé le malheureux Patrick. Sa mort ne faisait aucun doute, il était étendu, les yeux ouverts et son sang se répandait partout autour de lui. Voilà bien, la fin la plus catastrophique pour Jim et pour Kurt.

            Le pilote, après avoir posé son engin à Vaasetter, coupa définitivement le moteur et prit contact radio avec ses collègues pour commencer à organiser la récupération du cadavre. A côté de l’hélicoptère le pauvre James était à genoux et pleurait comme un enfant. Kurt lui s’était assis près de lui, et il lui avait passé le bras sur les épaules pour essayer de le consoler un peu. Jim n’arrêtait pas de répéter qu’il aurait du se taire et Kurt tentait de le persuader du contraire en développant ses arguments du mieux qu’il put.

 

- Nous avons vécu toutes ces années depuis cette fameuse soirée où Billy a disparu sans que personne ne ressasse ces vieilleries. J’aurais du continuer comme ça.

 

            A Veh’Ena, il y avait un flot continuel d’arrivants. Aucune interruption dans cette masse qui suivait un itinéraire connu instinctivement. Les premiers instants sont toujours difficiles, les nouveaux sont encore empreints de sentiments humains et de notions terrestres, comme la distance, le temps ou la vitesse.

            Dès son arrivée, Cirkapt se laissa happer par Reg’Ilba qui l’entraîna avec lui. En principe, étant donné son rang, il ne s’occupait pas des nouveaux, mais il tenait à faire une exception pour celui-ci et l’amena devant Tegar pour qu’ils se connaissent.

 

- Ah! C’est vous Patrick! C’est donc vous…lança Tegar.

- Nous nous connaissons? Demanda Cirkapt.

- Gabriel, que fait-il ici, sa place est au purgatoire il me semble!

- Pas pour le moment. Avant toute chose, comme c’est un suicidé, il faut que le souverain grand conseil décide s’il reste ou s’il doit disparaître!

 

            Le souverain grand conseil tenait compte des circonstances car elles influaient sur la structure atomique et il n’était pas systématique que celle-ci soit incompatible. Cirkapt était donc en sursis pour le moment.

 

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