Jeudi 23 septembre 2010 4 23 /09 /Sep /2010 09:52

Ailleurs…

 

            Depuis que le petit nouveau était arrivé, celui-ci passait son temps à harceler Tegar et le petit jeune voile qui l’accompagnait partout où il se rendait. Il l’avait surpris à entrer en transe régulièrement. Bien que n’étant pas là depuis longtemps, Het’Esbila commençait à en connaître un petit bout car c’était un voile avide de connaissances qui apprenait très vite. Malheureusement pour lui, il n’avait pas reçu de privilège à son arrivée et il s’en plaignait continuellement. Les autres avaient beau lui expliquer que les privilèges ne s’acquérraient qu’avec le temps et au mérite, que seuls les plus valeureux pouvaient en recevoir dès leur arrivée et qu’il n’avait d’autre choix que de prendre son mal en patience. A force de bien remplir son rôle dans le système il finirait par être récompensé, le libre arbitre n’existant plus.

            Het’Esbila posait beaucoup de questions et obtenait peu de réponses. En tant que nouveau, il s’imaginait en toute logique que les anciens, si tant est qu’ils le furent, devaient savoir des choses que les nouveaux ignoraient. Le jeune voile qui traînait avec celui qui semblait être son nourricier avait pourtant montré une envie de communiquer, mais Het’Esbila constata bien vite qu’il ne savait rien des transes de son nourricier, à part que la lumière l’enveloppait et tournoyait autour de lui avant de disparaître comme elle était venue et que, pendant que la lumière dansait, il levait le corps unitaire, le siège de la pensée, de bas en haut et de haut en bas, les capteurs fermés, en lâchant des bulles bleues qui s’échappaient en virevoltant avant de s’évanouir pour aller on ne sait où.

            Het’Esbila s’était senti perdu à son arrivée, mais ce sentiment, chacun l’avait eu à son tour. Quand il finit par s’adapter à sa nouvelle vie et qu’il comprit qu’il pourrait un jour revoir sa fille, il se crut obligé de brûler les étapes, mais il comprit vite que cela ne servirait à rien du tout.

            L’amour de sa vie, son cher Miwaill, était là depuis longtemps et il bénéficiait de grands privilèges. Comme celui d’être prévenu à l’avance de l’arrivée d’un être cher. Il n’avait jamais demandé à faire la transe, n’ayant pas de vœu spécial sauf celui peut-être d’apporter quelques tourments à son ennemi juré. Mais il n’en fit rien jusqu’alors.

            Lorsqu’ils se rencontrèrent Het’Esbila et Miwaill sentirent une énergie très puissante les relier, ils passèrent ainsi de longs moments dans une douce et fabuleuse étreinte cosmique qui leur procurait beaucoup de plaisir.

            Veh’Ena était un pays merveilleux qui ne connaissait aucun malheur. La faim et la soif n’y existaient pas, tout comme l’angoisse, la peur ou la violence. Il suffisait de s’y laisser vivre, mais cela ne suffisait pas à Het‘Esbila, il voulait faire la transe, il voulait absolument communiquer, il avait des choses à dire à sa fille, des choses qu’il n’avait pu lui dire avant son départ. Il expliqua à Miwaill qu’il avait essayé de convaincre Tegar, même en passant par Oud, mais il n’y avait rien à faire, Tegar ne voulait pas transgresser la règle. Miwaill lui expliqua que Tegar n’avait pas le choix, s’il permettait à un autre que lui de partager son privilège sans y avoir été autorisé, ce privilège lui serait aussitôt enlevé. Cette nouvelle désola Het’Esbila qui commençait à désespérer. Miwaill lui expliqua que cela n’avait pas de sens, le temps étant inexistant à Veh’Ena, il suffisait de remplir sa tâche et tout viendrait à point. Malgré tout, Het’Esbila ressentait une urgence dans son corps unitaire et son voile s’agitait sans cesse, chacun voyait bien que sa structure de base était fragile et pouvait lâcher s’il n’apprenait pas à maîtriser les interactions atomiques qui le secouaient. Miwaill était comblé d’avoir Het’Esbila à ses côté et il craignait que sa structure instable n’incite les hautes instances à le confier au correcteur Hubbet’Zel par exemple. Malgré toute la bienveillance de Miwaill, Het’Esbila ne pouvait rester sans rien faire aussi décida-t-il de changer la donne en révélant un détail qui lui semblait évident à lui, mais dont Miwaill ignorait tout. Miwaill était le père de la fille de Het‘Esbila, ils étaient donc liés à tout jamais par le voile. Ceci changea complètement le problème et Miwaill fit immédiatement jouer ses relations pour obtenir le droit de rentrer dans une transe pour envoyer un message. Quel message? Il demanda à Het’Esbila ce qu’il souhaitait envoyer. N’ayant pas la maîtrise de la transe lui-même, il ne pouvait pas faire grand-chose, ni rien de compliqué. Il laissa le choix à Het’Esbila, la télévision, la radio, le magnétoscope, l’ordinateur, les moyens ne manquaient pas, mais le message serait simple, un mot, une image, un son, il fallait choisir. Het’Esbila opta pour une image de l’île, il demanda à Miwaill d’envoyer une photo, et d’utiliser l’ordinateur comme moyen de communication, en espérant que sa fille comprenne.

            Tegar de son côté ne s’occupait plus de Het’Esbila et de ses demandes incessantes, il continua à consacrer l’intégralité de ses transes à envoyer des messages à son mari resté là-bas, au pays. Tegar n’ignorait pas que le genre de privilège qui lui avait été accordé, l’avait été pour une durée limitée et il espérait bien pouvoir une fois encore partager l’amour, bien que l‘amour auquel il pensait à ce moment n‘ai plus grand-chose à voir avec celui auquel pouvait penser son mari.

                Miwaill interrogea Tegar concernant ses transes. Savait-il à qui s’adressait ses messages, certes oui. Savait-il où allait ses messages, certes non. Mais il sentit, comme tous ceux qui font la transe, que le message de Miwaill concernait le lieu où il transmettait ses propres messages, ce qui intéressa Miwaill au plus haut point. Le temps était venu pour lui de se choisir un nouveau privilège et comme il avait localisé sa cible grâce à Tegar, il choisit le tourment, ce qui lui fut accordé. Il scella donc un pacte avec Tegar, ils se promirent mutuellement et tant que cela serait nécessaire d’associer la transe et le tourment.

 

 

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Jeudi 23 septembre 2010 4 23 /09 /Sep /2010 09:57

L’île

 

I

 

            Les journées se suivaient mais ne se ressemblaient pas. Vêtu d’un gros chandail blanc à col roulé, Kurt s’était assis sur le pré qui se terminait devant lui, à quelques mètres de la falaise tout près de sa maison. Le mouvement perpétuel de l’océan avait toujours eu le même effet sur lui depuis son arrivée. Calme et reposant. Même par jour de gros temps lorsque les vagues se fracassaient sur les rochers.

            La seule compagnie en ces instants de plénitude étaient les oiseaux. Il y en avait tellement sur l’île et de tant d’espèces différentes.

 

- C’est à cause des poissons.

 

            C’est ce que disait toujours le vieux Jim Kerr. L’ancien marin pêcheur à la retraite avait passé sa vie à remonter ses filets dans les eaux poissonneuses de Fair Isle. Les oiseaux avaient été ses concurrents et il lui était arrivé de les maudire quand sa récolte ne le satisfaisait pas mais en fait il savait parfaitement qu’il y en avait bien assez pour tout le monde. A présent qu’il était retraité,  Jim ne prenait plus son bateau que pour se promener de temps en temps quand la mer lui manquait trop. Et par une belle journée comme celle-là, rien d’étonnant qu’il prenne les commandes de son vieux rafiot. Les journées de soleil sont plutôt rares sous ces latitudes, mais peu importait en fait, le soleil et le beau temps n’ont pas grand-chose en commun en Ecosse.

 

- Hello Jim! Hurla Kurt du haut de sa falaise en direction du nord où il regardait, voyant le petit bateau de pêche passer quelques dizaines de mètres en contrebas.

 

            Jim répondit bien sûr par de grands signes appuyés. C’était comme la famille et puis au nord de l’île il n’y avait personne, la plupart des habitants vivaient dans le tiers sud de l’île, et pour cause, ce n’est que là qu’il y avait de la terre et des pâturages.  Kurt lui, avait choisi de s’installer dans le nord au-delà des collines rocheuses. Là où aucun fermier n’aurait élu domicile. Même s’il y avait de la verdure, il y avait beaucoup trop de rochers. Pourtant quelqu’un avait eu, quelques lustres auparavant, l’idée de construire une maison au nord de l’île. Celle-là même qu’il avait remise en état. Une maison écossaise typique qu’il avait transformée en « Bed and Breakfast. »     Depuis son arrivée à Fair Isle, cinq années auparavant, les autochtones s’étaient habitués à lui. Ils avaient appris à apprécier celui qui avait remis en état cette vieille ruine. Quand Kurt prit possession des lieux, il n’y avait plus que quelques pans de murs et des morceaux de toitures. Même la vieille cuisinière avait subit les assauts répétés de la pluie et avait trônée à l‘époque, complètement rouillée, au milieu de ce qui avait été une cuisine.

            Les maigres plantes avaient envahis ce qui restait des murs de granit. La charpente était à moitié arrachée et les tuiles d’ardoises jonchaient pêle-mêle le sol. Tel un touriste globe-trotter, Kurt avait amené avec lui de quoi s’installer en attendant de rendre l’endroit habitable. Le bateau l’avait déposé à North Haven. Deux kilomètres et demi à marcher vers le nord pour finalement planter sa canadienne à côté de la ruine. Le tableau était assez hétéroclite. D’un côté une maison ou plutôt ce qu’il en restait. De l’autre, un alignement de palettes de matériel neuf, du bois de charpente, des tuiles, des pierres de taille. De quoi restaurer la bâtisse selon le style local tel que le gouvernement des Shetlands l’avait exigé.

            Personne n’eut l’idée de laisser le nouvel arrivant en plant l’abandonnant avec ses problèmes. Ce n’était pas dans les habitudes des habitants de l’île et autant que le nouveau l‘apprenne de suite ici, on se serre les coudes. Jim et Patrick eux aussi n’étaient pas du genre à rester planquer dans un coin et ils se proposèrent pour intervenir. Kurt avait cru au premier abord qu’il ne serait pas facile d’intégrer l’île mais ce fut tout le contraire qui arriva. Dès le premier jour les deux compères avaient débarqués pour « voir » le petit nouveau.

            Kurt avait commencé par un sérieux travail de nettoyage, histoire d’y voir plus clair. Raser, couper, jeter, trier. Tout ça avant d’envisager une quelconque reconstruction ou restauration de l’immeuble.

 

- Vous ne vous en sortirez jamais seul mon garçon!

 

            Kurt sursauta légèrement avant de se retourner pour voir ses visiteurs.

 

- Pardon?

- Je dis, vous ne vous en sortirez jamais seul. Il vous faut de l’aide. Répéta Jim.

- Je pense que ça va aller.

- Ça va aller. Ha! Jim regarda Patrick avec le sourire. Et vous comptez vivre comme ça combien de temps. Sans vous laver, sans vêtements propres. Vous avez de quoi tenir une semaine tout au plus.

- Le gouvernement à tiré les canalisations d’eau, tout est là. Et puis j’en ai vu d’autres.

- Il en a vu d’autres! A nouveau Jim se tourna vers Patrick l’air de dire « qu’est ce que c’est que cet hurluberlu. » Je pense qu’avec nous deux, enfin surtout avec  Patrick qui s’y connaît bien en restauration de maison, vous avez une chance de pouvoir être au sec d’ici trois semaines mais s’il le faut nous pouvons demander aux autres un coup de main si vous voulez que ça aille plus vite. Toute le monde s’entraide ici.

- Mais…vous ne me connaissez même pas, je ne suis pas…des vôtre.

 

            Jim et Patrick se regardèrent à nouveau avec un franc sourire cette fois.

 

- Vous avez choisi de venir ici, alors vous faites déjà partie de cet endroit. Répondit Patrick.

 

            Et ils se mirent au travail. Kurt en homme organisé et tout de même quelque peu prévoyant avait fait livrer tout le matériel nécessaire. En plus des cargaisons de matières premières, il y avait là tous les outils nécessaires. Et quand il se retrouva à court de vêtements et que l’eau non chauffée lui paru un peu froide comme l‘avait prédit le vieux Jim, Patrick et ce dernier procurèrent au « petit nouveau » de quoi laver ses habits et de quoi prendre un bain chaud.

            Les quatre semaines en devinrent huit puis seize. Au total ce furent pas moins de cinq mois qui passèrent pour remettre l’endroit complètement en état.

 

- Qu’est ce que tu fabriques là Kurt? Demanda Patrick.

- Je cimente une pièce de granit, tu vois bien.

- C’est quoi ce truc? Continua-t-il, intrigué.

- J’avais demandé au tailleur de pierre d’évider un peu le centre du linteau qui a été mis au dessus de la porte principale pour que je puisse y intégrer ceci. Un morceau de granit que j’ai poli moi-même pour y graver quelque chose.

- C’est quoi cette date?

- Tu as la mémoire courte mon Patrick. Disons que c’est un petit peu de chez moi que je rapporte ici.

 

            Comme toujours, on ne demanda rien. On vivait à Fair Isle parce qu’on y était né dans la plupart des cas. Kurt lui, avait choisi de venir pour tenter de retrouver un peu de bonheur après les terribles épreuves qu’il avait eu à traverser quand il était encore policier à Stuttgart en Allemagne. La tragique disparition de sa femme et de leur fils de dix ans avait failli l’anéantir. Après une longue convalescence suite à une forte dépression et une tentative de suicide qui avait presque réussi, Kurt compris que, contrairement à la plupart des humains, il aurait toutes les peines du monde à refaire surface s’il ne changeait pas d’environnement. La vie n’est jamais plus comme avant, dans ces cas là, mais il arrive que l’être humain se reconstruise que l’homme/la femme refasse sa vie, pour d’autres malheureusement, ce genre de mésaventure détruit irrémédiablement tout ou partie de l’individu et celui-ci est condamné à faire avec, ou à mourir. La mort ne voulant pas de Kurt, il partit un beau matin de Stuttgart, quittant son Allemagne natale pour aller s’installer dans un endroit isolé, un endroit où on le laisserait en paix.

            Non, on ne demanda rien. Quand on choisit de vivre à Fair Isle, il est inutile de demander pourquoi, de toutes façons, la raison qui pousse l’homme à le faire ne se conçoit que difficilement, donc, elle ne s’énonce pas clairement. La recherche de la solitude, la retraite monacale, le développement spirituel, le rapprochement avec la nature, une vie saine, qui sait ce que chacun vient chercher ici. Personne sur l’île n’avait posé de question à Kurt à part sur son pays d’origine car, en bon Allemand qu’il était, son anglais était quasiment parfait, sans accent, aussi les habitants voulurent quand même savoir de quel endroit d’Angleterre il débarquait. Mais il ne furent qu’à moitié surpris par sa réponse : « I’m German. »

            Le premier tiers de la vie de Kurt s’était déroulé à Stuttgart et n’avait rien eu de particulier. Une vie assez banale en fait. Certes, il avait perdu ses parents un peu tôt. Pas assez tôt pour être confié à l’assistance publique. Le jeune adulte pas encore marié et enfant unique se retrouva propriétaire à même pas vingt-deux ans d’une belle maison dans un des quartiers résidentiels de la ville ainsi que d‘un pécule relativement important. A la tête d’un grand cabinet d’avocat son père s’était constitué une clientèle fortunée et son tarif horaire laissait largement de quoi vivre. Mais cette vie-là n’avait jamais tenté le jeune Kurt. L’argent n’était pas une priorité pour lui et sa vie était empreinte d’un certain classicisme et d’une complète simplicité, il avait été parfaitement heureux ainsi. La police avait été son choix, sa conviction, à cette époque-là il y avait cru dur comme fer, au rôle essentiel que jouait cette institution dans la société et il y avait passé plus de dix ans. Non, sa vie n’avait rien eu de particulier, jusqu’au jour où un tragique carambolage lui enleva sa famille en pleine journée alors que lui était à son travail. Le genre de tragédie impensable. Certes en tant que policier il en avait vu et savait que le scénario de la vie prenait parfois des tournures incompréhensibles. Chaque jour déversait son lot de naissances et de morts, mais perdre d’un coup tout ce qui fait le but, l’essence même d’une existence cela relevait de la malédiction, de l’irrationnel. Chacun peut perdre un être cher, il trouvera, s’il n’est pas désespérément seul l’ami de toujours pour partager le poids du chagrin. Mais personne ne peut supporter la charge de la douleur de celui qui a tout perdu. Les amis, les collègues de travail s’étaient relayés à l’époque pour l’aider à traverser cette épreuve, mais rien n’y fit, Kurt resta inconsolable. Il se mit d’abord en congé, puis en maladie, mais les médicaments, somnifères et autres anti-dépresseurs, n’avaient eu qu’un effet limité, vu la gravité de son état, vu la force du mal qui le terrassait, vu l’intensité de la douleur qui le déchirait. Bien évidemment, dès son congé et étant bien entouré de ses collègues, Kurt du rendre ses armes de service (trop facile de trouver une solution radicale au mal être) en attendant son retour très attendu dans la Bundespolizei. Chacun et chacune s’entretenaient régulièrement, au début pour imaginer quoi faire pour supprimer la douleur, puis, pour être simplement là tour à tour. Que Kurt ne soit jamais seul, autant que possible. Qu’il ait toujours quelque chose à faire, autant que possible.

            A part le sacro-saint carnaval, les anniversaires étaient une tradition importante pour la famille. Depuis son mariage chacun d’eux avait été un moment fort et inoubliable, y compris les sérieuses gueules de bois du lendemain. La fête anniversaire, ce jour-là plus que tout autre, il fallait que quelqu’un soit là. Ce jour-là, plus que tout autre, le mal allait redoubler de force, les souvenirs allaient refaire surface avec encore plus de vigueur et plonger Kurt dans un désarroi encore plus profond. Ce jour-là, ce fut le 12 mai 2001, le jour de ses trente-deux ans.

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Jeudi 23 septembre 2010 4 23 /09 /Sep /2010 10:02

II

 

            Hans-Peter sonna pendant plusieurs minutes. C’était, bien sûr, totalement anormal, lui et Kurt s’étaient donnés rendez-vous vers huit heures pour aller faire un peu de course à pied ensemble au parc, une activité qui permettait de ne pas penser. Kurt étant toujours pointilleux sur l’horaire, son absence sans prévenir ne lui ressemblant pas, Hans-Peter s’était rendu sans tarder au domicile de son collègue et ami afin de comprendre ce qui se passait. Il sonna, deux fois, trois fois, pas de réponse, il tambourina à la porte, pas davantage de Kurt à l’horizon. Hans-Peter qui connaissait très bien son ami, ne s’inquiéta pas immédiatement. Il savait bien entendu que ce dernier avait une forte de baisse de moral ces derniers temps, mais il fallait avouer que l’expression « dépression nerveuse » ne signifiait pas grand-chose pour lui. Et c’est, paraît-il, un mal que l’on ne peut comprendre pour ne pas dire admettre, si on ne l’a pas vécu dans sa chair, en tout cas, c’est ce qu’en avait dit une connaissance de Hans-Peter qui était passée par là. L’envie de rien. Même pas l’envie de la stupide et inutile vacuité qu’est devenu la vie.

            L’être humain n’imaginerait pas un instant guérir un cancer avec un coup de pied au cul, pourtant c’est le remède le plus fréquemment évoqué dans une dépression, c’est donc que le commun des mortels lui confère un grand pouvoir de guérison ou que le commun des mortels n’a aucune conscience de ce que peut être une dépression. Hans-Peter faisait partie du commun des mortels et il avait déjà souvent sermonné son ami, essayant tour à tour de le soutenir puis de le secouer en lui demandant quand il allait en finir avec son cinéma, la vie continue que diable! Jusqu’au jour où Hans-Peter en proie à la colère lâcha une parole malheureuse, incontrôlée, pour rappeler à son ami que ce n’était pas lui qui était mort. C’est à cet instant qu’il comprit l’étendue de la peine de son ami, la profondeur de sa douleur quand Kurt lui répondit, les yeux vitreux : « j’aurais tellement voulu que ce soit moi qui parte. » Hans-Peter, à partir de ce jour en resta là, ne sermonna plus, et laissa les choses suivre leur cours, se contentant d’être présent autant que possible.

            Devant le silence, la porte restant désespérément fermée, Hans-Peter fit le tour de la maison pour tenter de pénétrer par la cuisine. La porte avait été fermée à clé, mais comme celle-ci était principalement constituée d’une grande vitre, Hans-Peter saisit le tisonnier en acier qui servait pour les soirées grillades en été et qui se trouvait rangé sous le barbecue, à un endroit qu’il connaissait parfaitement puisque c’était lui le maître-rôtisseur de la clique. Ainsi armé il se dirigea d’un pas décidé pour défoncer la vitre qui céda au premier coup. Tout en frappant, Hans-Peter se dit que si Kurt était simplement absent cela allait lui coûter un bonne petite somme d’argent. Tant pis, les circonstances du moment justifiaient des prises de position radicales. Hans-Peter n’eut pas à ouvrir la porte tant la vitre était grande, il suffisait d’enjamber et de s’introduire à travers le cadre pour se retrouver dans la cuisine dont le sol était jonché d‘éclats de verre.

            Heureusement il connaissait la maison par cœur, il en avait posé des mètres carrés de papiers peints, des litres de peinture, y passant des week-ends et jours fériés. Il se précipita tout d’abord au salon en appelant son ami, mais ne reçu toujours aucune réponse. Il voulu foncer à la salle de bains mais d’instinct se rendit à l’étage en gravissant les escaliers quatre à quatre pour déboucher dans la chambre à coucher qui comportait une partie duplex. C’est au garde-corps qu’il trouva Kurt pendu, en train de suffoquer. Il n’avait pas réussi à se briser la nuque en poussant le petit tabouret de ses pieds et comme il avait pris soin de se ligoter avant, il était là en train de s’étrangler lentement au bout de sa corde. Hans-Peter le saisit par les jambes pour le soulever et remit le tabouret en place, Kurt se débattit en se contorsionnant sur son tabouret pour le renverser à nouveau. Pendant ce temps Hans-Peter luttait pour le maintenir en place tout en essayant de défaire le nœud coulant qui enserrait la gorge de son ami. Même avec le nœud desserré, Kurt ne pouvait déjà plus hurler, ses cordes vocales avaient subi un choc traumatique trop important, mais Hans-Peter comprit que son intervention n’avait absolument pas été souhaitée, ce qui le mit en colère, une colère noire et il décocha un violent crochet au visage de son ami qui fit les gros yeux tant il ne s’attendait pas à se faire corriger en ces circonstances. Comme ça n’avait pas suffit, Hans-Peter réitéra l’opération et frappa à nouveau mais de manière plus vigoureuse encore et Kurt se retrouva groggy. Enfin, Hans-Peter put terminer son travail de sauveteur, il détacha la corde et allongea son ami sur son lit. Même sonné, Kurt toussait, pendant que sa pommette se mit à rougir et gonfler à cause du coup de poing qu’il avait reçu. Hans-Peter avait la main qui saignait et qui le faisait souffrir, mais cela n’avait aucune importance. Seul comptait de trouver un moyen de prévenir les secours. Des téléphones, il y en avait dans toute la maison, il saisit celui qui se trouvait sur la table de chevet pour, immédiatement appeler une ambulance.

            Ce genre d’expérience est traumatisante, ce genre d’expérience laisse des traces, mais Kurt ne garda pas en mémoire cet anniversaire plus que les précédents, sauf l’impression indéfinissable de la sensation bizarre que lui procurait le toucher de sa peau cicatrisée à la base du cou. Le traumatisme pour Kurt eut comme conséquence de tout plaquer et le hasard voulu que ce soit précisément le jour de ses trente-trois ans qu’il quitta tout pour ne jamais revenir. Le 12 mai de l’année suivante, lorsqu’il foula le sol de Fair Isle pour la première fois, serait un jour marqué au fer sur le calendrier de l’année 2002. C’est d’ailleurs, cette date qu’il inscrivit au dessus de la porte d’entrée, à la fin de la restauration de la vieille bâtisse qu’il avait acquise auprès du gouvernement, respectant en cela une vieille tradition germanique. C’était la date de son anniversaire, la date de son arrivée sur l’île, la date du début de la rénovation. C’était la fin du calvaire de Kurt, sa renaissance.

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Jeudi 23 septembre 2010 4 23 /09 /Sep /2010 10:04

III

 

            Fair Isle commençait à être connue, et de plus en plus de touristes aimaient s’y rendre par bateau ou avion après avoir gagné les Shetlands, dans un premier temps. Certains habitants avaient transformé leur habitation de manière à pouvoir accueillir du monde. Il y avait les visiteurs qui venaient pour la passion des oiseaux, d’autres pour la beauté du site, d’autres encore pour la solitude. Alors que le touriste qui se rend en Écosse, s’y rend pour les monuments ou l’histoire, celui qui se rend sur l’île n’a pas le moindre monument à voir, à part d’anciens phares parfaitement entretenus ainsi que des cornes de brumes qui ne servent plus.

            Le nord de l’île se concluait par des falaises qui s’enfonçaient brutalement dans le bleu nuit de l’Atlantique nord, il n’y avait qu’une petite route qui passait près du port (North Haven) et qui contournait le point culminant de Fair Isle qui permettait de rejoindre la maison de Kurt. Elle était blanche immaculée, comme beaucoup d’habitations de l’île. La porte centrale donnait accès à un couloir qui séparait la maison, Kurt pouvait ainsi la traverser de part en part, un côté étant occupé par un salon très chaleureux muni d’une cheminée flanquée au centre du mur latéral. L’autre partie étant consacrée aux commodités, salle de bains et cuisine. Pour terminer, il avait aménagé les combles sur toute la surface et c’est là qu’il passait désormais toutes ses nuits. La maison se trouvait au centre d’un petit lopin de terre. À une autre époque, un muret avait cerné la propriété au milieu de laquelle elle trônait à quelques pas de ses dépendances. C’est dans ces dernières que Kurt avait aménagé les chambres d’hôtes de son Bed and Breakfast. Il les avait décorées de façon très chaleureuse, tout comme sa propre maison, il voulait que l’on s’y sente en sécurité et protégé lorsque, comme cela arrivait fréquemment, des touristes arrivaient en courant sous la pluie et luttant contre les rafales de vent. Comme la plupart de ses « collègues » hôteliers de l’île, Kurt ne disposait que de deux chambres doubles. Cela lui suffisait amplement, il n’avait pas de gros besoins et le fruit de la revente de la propriété familiale à Stuttgart en plus de la petite fortune des parents, additionnée à son bas de laine patiemment constitué, lui avait laissé largement de quoi voir venir.

            Fair Isle était une communauté. On pouvait y vivre sa solitude, mais en compagnie des autres. C’était ainsi. Tous se connaissaient, se fréquentaient à l’occasion, se soutenaient en toutes circonstances et quelquefois, des affinités naissaient et l’on se liait plus avec l’un qu’avec l’autre. Parmi les habitants, Kurt s’était peu à peu rapproché d’un éleveur de moutons du sud de l’île, celui qui avait eu la gentillesse de l’aider dans son installation. Une fois les travaux terminés, ne voulant pas se retrouver séparés, tous les deux prirent l’habitude de se voir régulièrement. De prendre un verre ensemble ou même de casser une croûte. Kurt se débrouillait très bien aux fourneaux, et sa réputation était faite sur l’île grâce à son éleveur de moutons d’ami. A chaque manifestation importante il se retrouvait d’office à chauffer derrière les barbecues, tournant et retournant saucisses et pièces de viande. Quelques fois il y avait tant de travail que son ami Patrick venait lui prêter main forte. Au début, cela se soldait par quelques catastrophes comme une pièce de mouton transformée en charbon mais bien vite, à force d’observer Kurt, Patrick finit par apprendre les rudiments du métier de rôtisseur. Ces deux-là, c’était sûr, s’étaient bien trouvés et régulièrement, depuis l’arrivée de Kurt, ils ne dédaignaient pas passer un peu de temps ensemble et se rendaient souvent visite l’un à l’autre.

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Jeudi 23 septembre 2010 4 23 /09 /Sep /2010 10:06

IV

 

            Ce matin-là, Patrick roulait tranquillement vers la maison de Kurt, il s’était rendu auparavant à la corne de brume qui se trouve dans le nord de l’île, celle-ci n‘était pas très loin du cottage isolé de son ami. Kurt de son côté après avoir fini sa contemplation matinale s’était finalement relevé de son carré vert, le bateau de Jim ayant disparu à l’horizon, et s’était lancé dans les tâches journalières. Lorsqu’il entendit le moteur du véhicule qui se garait devant la maison, Kurt, affairé à quelque travail ménager, lâcha immédiatement ses chiffons et sortit à la rencontre de son visiteur inattendu.

 

- Salut Kurt, ça va ce matin?

- Oui ça va Patrick, et toi?

- Je suis allé faire un tour, voir la corne de brume, c’est quand même incroyable.

- Qu’est-ce qui est incroyable? Renchérit Kurt.

- Ne me dis pas que tu n’as rien entendu…Cette nuit! Il devait être minuit, elle a sonné!

- Quoi? C’est impossible voyons, elle ne fonctionne plus depuis longtemps, je ne l’ai jamais entendue depuis que je suis là.

 

            Certaines nuits, le son portait très loin surtout au milieu de l’océan, cela aurait pu être un navire qui passait, mais sûrement pas une corne de brume qui n’était plus en service depuis des années. Kurt était persuadé que Patrick se trompait, ce qu’il racontait était purement et simplement impossible. On ne pouvait mettre cette corne de brume en marche sans la faire littéralement exploser, le vieux métal dont elle était faite ainsi que toutes les vieilles pièces dont elle était constituée n’auraient pas supporté la pression. Cela dit, Patrick n’était pas fou et il n’avait pas l’habitude de raconter n’importe quoi. En tant qu’ancien de Fair Isle et originaire de l’île, il avait eu l’occasion d’entendre sonner la corne nord plusieurs fois et il connaissait parfaitement sa sonorité. Il lui était impossible de la confondre avec une autre corne de brume. Comme il le confirma ensuite à Kurt, il n’hésiterait pas à parier la partie d’épiderme qui enveloppe un élément essentiel de sa masculinité que c’était bien la corne nord qui avait sonné cette nuit.

            De toutes façons, le phare n’était qu’à quelques minutes de marche de la maison de Kurt, peut-être un quart d’heure, ce dernier proposa donc qu’ils aillent sur place tous les deux. Elle était là, à quelques centaines de mètres du phare nord aussi silencieuse qu’à l’accoutumée, trônant et dominant une avancée rocheuse impressionnante, mais dont la stabilité pouvait sembler discutable. Personne n’osait jamais lui faire face, d’une part parce que dans ce cas, il aurait fallu se tenir au bord de la falaise et, d’autre part, sa puissance était telle qu’elle aurait irrémédiablement et gravement endommagé l’appareil auditif du téméraire. Elle ne fonctionnait plus, mais on s’en méfiait tout de même. La vieille et respectable corne brillait de son rouge vif, fièrement installée sur son socle blanc qui présentait quelques coulures de rouille dues à ses écrous passablement oxydés qui l’arrimaient solidement à la pièce de maçonnerie. Elle aurait bien aimé continuer à sauver des marins égarés mais on lui avait coupé le souffle définitivement, ce qui n’était pas du goût de Patrick qui, en grand sentimental qu’il était, prêtait toujours vie aux objets.

 

- Allons Patrick, soit raisonnable, regarde là…

- Je sais Kurt, je n’ai pas d’explication, mais je sais que c’est elle qui a sonné cette nuit. D’ailleurs, c’est simple, je ne dois pas être le seul à l’avoir entendue, je vais faire le tour des maisons, je suis sûr que d’autres anciens ont entendu quelque chose.

 

            Pour pouvoir remettre en marche la vénérable sirène côtière, il aurait fallu pouvoir pénétrer dans le local technique qui constituait le prolongement de son socle d’assise et ledit local était solidement verrouillé. Par acquis de conscience, Kurt s’approcha des deux gros réservoirs à air comprimé qui se trouvaient à quelques mètres de l’installation et qui jadis, dispensaient le mélange gazeux sous pression au moyen d’un gros tube d’acier qui traversait le local technique, et frappa comme on toque à une porte. Les deux réservoirs sonnèrent parfaitement creux. C’était un élément de vérification supplémentaire, mais cela ne suffisait définitivement pas à Patrick qui persista dans sa décision de vérifier auprès des autres habitants.

            Patrick se rendit au sud et alla frapper à chaque porte pour savoir s’il était le seul ou pas à avoir entendu cette satanée corne de brume. Mais, il fit choux blanc, personne n’avait entendu parmi ceux qui étaient restés éveillés. Certains demandèrent comment il avait pu entendre la corne qui était non seulement désaffectée mais qui, de plus, de situait à plusieurs kilomètres au nord de Rippack, soufflant dans la direction complètement opposée à la maison de Patrick. Mais ce dernier était tellement obnubilé par ce qui lui apparaissait comme un mystère, que la pertinence des questions de ses compatriotes ne lui effleura aucunement l’esprit et, oubliant chaque remarque, il continua à frapper à chaque porte tel un chercheur d’or enfiévré. Seul le vieux James Kerr, qui était rentré de sa virée en mer, s’était esclaffé en raillant la santé mentale de Patrick.

 

- Ha! Tu es tombé sur la cafetière mon pauvre Patrick, ou alors c’est peut-être le fantôme de MacRae qui revient. Et James éclata de rire, ce qui lui arracha une quinte de toux bien grasse.

 

            McRae, personne n’avait évoqué son nom depuis fort longtemps et surtout pas en présence de Patrick qui resta figé. « McRae, le disparu » songea-t-il. McRae, le dernier habitant de la maison qu’occupait Kurt. Billy McRae, un natif, originaire de l’île et sa maison qui appartenait désormais à Kurt avait été celle de ses parents, construite de ses mains par le propre père de McRae. C’était une famille importante, une grosse fratrie comme il en existait à une certaine époque. Il fut le seul des enfants McRae à vouloir rester à Fair Isle où il avait pris en charge l’entretien régulier des phares et des fameuses cornes de brumes.

            Il ne se passait jamais rien de dramatique sur l’île. D’aucuns prétendent quelques fois qu’un lieu est oublié de Dieu tant il semble désolé, perdu et malsain. Fair Isle était plutôt un endroit oublié du diable. Malgré cela, un matin on constata que William MacRae avait disparu sans laisser de trace, le 27 juin 1977. Des recherches furent menés à l’époque, mais elles ne donnèrent aucun résultat. Chacun savait qu’il était impossible de quitter l’endroit sans l’aide d’un bateau et il ne manquait aucun bateau. Il y eut enquête, mais rien de sérieux n’en sortit. On conclut à une disparition accidentelle, sans cadavre.

Par l.ile.aux.moutons.over-blog.com
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