Ailleurs…
Depuis que le petit nouveau était arrivé, celui-ci passait son temps à harceler Tegar et le petit jeune voile qui l’accompagnait partout où il se rendait. Il l’avait surpris à entrer en transe régulièrement. Bien que n’étant pas là depuis longtemps, Het’Esbila commençait à en connaître un petit bout car c’était un voile avide de connaissances qui apprenait très vite. Malheureusement pour lui, il n’avait pas reçu de privilège à son arrivée et il s’en plaignait continuellement. Les autres avaient beau lui expliquer que les privilèges ne s’acquérraient qu’avec le temps et au mérite, que seuls les plus valeureux pouvaient en recevoir dès leur arrivée et qu’il n’avait d’autre choix que de prendre son mal en patience. A force de bien remplir son rôle dans le système il finirait par être récompensé, le libre arbitre n’existant plus.
Het’Esbila posait beaucoup de questions et obtenait peu de réponses. En tant que nouveau, il s’imaginait en toute logique que les anciens, si tant est qu’ils le furent, devaient savoir des choses que les nouveaux ignoraient. Le jeune voile qui traînait avec celui qui semblait être son nourricier avait pourtant montré une envie de communiquer, mais Het’Esbila constata bien vite qu’il ne savait rien des transes de son nourricier, à part que la lumière l’enveloppait et tournoyait autour de lui avant de disparaître comme elle était venue et que, pendant que la lumière dansait, il levait le corps unitaire, le siège de la pensée, de bas en haut et de haut en bas, les capteurs fermés, en lâchant des bulles bleues qui s’échappaient en virevoltant avant de s’évanouir pour aller on ne sait où.
Het’Esbila s’était senti perdu à son arrivée, mais ce sentiment, chacun l’avait eu à son tour. Quand il finit par s’adapter à sa nouvelle vie et qu’il comprit qu’il pourrait un jour revoir sa fille, il se crut obligé de brûler les étapes, mais il comprit vite que cela ne servirait à rien du tout.
L’amour de sa vie, son cher Miwaill, était là depuis longtemps et il bénéficiait de grands privilèges. Comme celui d’être prévenu à l’avance de l’arrivée d’un être cher. Il n’avait jamais demandé à faire la transe, n’ayant pas de vœu spécial sauf celui peut-être d’apporter quelques tourments à son ennemi juré. Mais il n’en fit rien jusqu’alors.
Lorsqu’ils se rencontrèrent Het’Esbila et Miwaill sentirent une énergie très puissante les relier, ils passèrent ainsi de longs moments dans une douce et fabuleuse étreinte cosmique qui leur procurait beaucoup de plaisir.
Veh’Ena était un pays merveilleux qui ne connaissait aucun malheur. La faim et la soif n’y existaient pas, tout comme l’angoisse, la peur ou la violence. Il suffisait de s’y laisser vivre, mais cela ne suffisait pas à Het‘Esbila, il voulait faire la transe, il voulait absolument communiquer, il avait des choses à dire à sa fille, des choses qu’il n’avait pu lui dire avant son départ. Il expliqua à Miwaill qu’il avait essayé de convaincre Tegar, même en passant par Oud, mais il n’y avait rien à faire, Tegar ne voulait pas transgresser la règle. Miwaill lui expliqua que Tegar n’avait pas le choix, s’il permettait à un autre que lui de partager son privilège sans y avoir été autorisé, ce privilège lui serait aussitôt enlevé. Cette nouvelle désola Het’Esbila qui commençait à désespérer. Miwaill lui expliqua que cela n’avait pas de sens, le temps étant inexistant à Veh’Ena, il suffisait de remplir sa tâche et tout viendrait à point. Malgré tout, Het’Esbila ressentait une urgence dans son corps unitaire et son voile s’agitait sans cesse, chacun voyait bien que sa structure de base était fragile et pouvait lâcher s’il n’apprenait pas à maîtriser les interactions atomiques qui le secouaient. Miwaill était comblé d’avoir Het’Esbila à ses côté et il craignait que sa structure instable n’incite les hautes instances à le confier au correcteur Hubbet’Zel par exemple. Malgré toute la bienveillance de Miwaill, Het’Esbila ne pouvait rester sans rien faire aussi décida-t-il de changer la donne en révélant un détail qui lui semblait évident à lui, mais dont Miwaill ignorait tout. Miwaill était le père de la fille de Het‘Esbila, ils étaient donc liés à tout jamais par le voile. Ceci changea complètement le problème et Miwaill fit immédiatement jouer ses relations pour obtenir le droit de rentrer dans une transe pour envoyer un message. Quel message? Il demanda à Het’Esbila ce qu’il souhaitait envoyer. N’ayant pas la maîtrise de la transe lui-même, il ne pouvait pas faire grand-chose, ni rien de compliqué. Il laissa le choix à Het’Esbila, la télévision, la radio, le magnétoscope, l’ordinateur, les moyens ne manquaient pas, mais le message serait simple, un mot, une image, un son, il fallait choisir. Het’Esbila opta pour une image de l’île, il demanda à Miwaill d’envoyer une photo, et d’utiliser l’ordinateur comme moyen de communication, en espérant que sa fille comprenne.
Tegar de son côté ne s’occupait plus de Het’Esbila et de ses demandes incessantes, il continua à consacrer l’intégralité de ses transes à envoyer des messages à son mari resté là-bas, au pays. Tegar n’ignorait pas que le genre de privilège qui lui avait été accordé, l’avait été pour une durée limitée et il espérait bien pouvoir une fois encore partager l’amour, bien que l‘amour auquel il pensait à ce moment n‘ai plus grand-chose à voir avec celui auquel pouvait penser son mari.
Miwaill interrogea Tegar concernant ses transes. Savait-il à qui s’adressait ses messages, certes oui. Savait-il où allait ses messages, certes non. Mais il sentit, comme tous ceux qui font la transe, que le message de Miwaill concernait le lieu où il transmettait ses propres messages, ce qui intéressa Miwaill au plus haut point. Le temps était venu pour lui de se choisir un nouveau privilège et comme il avait localisé sa cible grâce à Tegar, il choisit le tourment, ce qui lui fut accordé. Il scella donc un pacte avec Tegar, ils se promirent mutuellement et tant que cela serait nécessaire d’associer la transe et le tourment.